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El Mina, Sebkha, Dar Naïm : le silence qui tue les fillettes | Rapide Info

Face à la recrudescence des agressions contre les fillettes à Nouakchott, entre insécurité et poids du silence, découvrez l'analyse et les solutions concrètes proposées par Yahya Niane.

Sécurité fillettes Nouakchott

Par Yahya Niane – Rapide Info

Il est huit heures à El Mina. Le soleil chauffe la tôle, les femmes préparent le petit-déjeuner. Dans la ruelle, une fillette ajuste son foulard, glisse sa tablette en bois sous le bras et prend le chemin de la mahadra. Quelques dizaines de mètres qu’elle connaît par cœur. Sa mère reste pourtant plantée à la porte jusqu’à la perdre de vue. La peur est là, même à cette heure.

A Nouakchott, aller apprendre le Coran à huit heures du matin n’a plus rien d’insouciant pour une fillette.

Cette peur s’est installée progressivement. Les récits remontent d’El Mina à Sebkha, de Dar Beïda à Dar Naïm, d’Arafat à Toujounine. Le même murmure circule : des agressions visant les plus petites. Le sentiment domine : le danger est à cinquante mètres de la maison.

Le drame frappe rarement une seule fois.

Il y a l’acte. Un jeune du quartier, désorienté par la dépendance, s’attaque à une enfant sans défense. Puis vient l’après. Pour la fillette violentée, l’enfance se brise. Le corps est meurtri, la parole se retire. Elle qui riait ne parle plus, refuse de sortir. L’horreur reste enfermée en elle.

S’ajoute une seconde violence : le regard du voisinage. Au lieu de soutenir la victime, il la juge. Au lieu de condamner l’agresseur, il chuchote sur elle. Le terme « souillée » revient, avec le conseil de cacher l’enfant, de déménager, de se taire au nom de l’honneur. La honte change de camp. L’agresseur circule, la victime reste enfermée.

Les parents vivent alors un exil intérieur. La mère compte les minutes, rongée par la culpabilité. Le père hésite entre colère et crainte du qu’en-dira-t-on. Un dilemme s’impose : garder le silence pour épargner la fille, ou parler au risque de l’exposer.

Aïcha, mère de famille à Sebkha, résume ce quotidien sous tension : « J’ai peur, je ne peux plus laisser ma fillette aller jouer avec ses amies, je la surveille quand elle part à la mahadra ou à la boutique. On ne fait plus confiance à personne… »

Enfermer les filles à la maison n’est pas une solution. La peur paralyse. Seule la vigilance protège.

QUE FAIRE ?

L’origine du phénomène est connue. L’agresseur ne vient pas d’ailleurs. C’est un jeune déscolarisé, sans formation ni emploi, pris dans l’engrenage des psychotropes détournés – Tramadol, Rivotril – et du haschisch. Une chaîne se dessine : oisiveté, dépendance, crime, silence.

La réponse doit être collective.

1. Rapprocher la justice des victimes. Une mère de Dar Naïm doit traverser la ville jusqu’à Tevragh Zeina pour saisir la brigade des mineurs. Faute de moyens et par peur, elle renonce. Des bureaux d’écoute pour mineurs dans les commissariats d’El Mina, Sebkha, Dar Naïm et Toujounine sont nécessaires. Sécuriser les lieux à risque est tout aussi urgent : murer les maisons abandonnées et les chantiers à l’arrêt relève de la responsabilité du wali. Parallèlement, les réseaux de trafic de psychotropes doivent être démantelés et un centre de sevrage gratuit, digne et non carcéral, ouvert.

2. Organiser la vigilance collective. Aucune fillette ne devrait se rendre seule à la mahadra. Le système des « Mères sentinelles » peut être instauré : 2 à 3 mères accompagnent ensemble une dizaine de fillettes à chaque heure de cours. Un numéro WhatsApp anonyme, géré par une ONG de confiance, permettrait de signaler une maison dangereuse ou un point de vente.

3. Inverser la honte. Le rôle des imams est central. Sans une parole claire le vendredi, les familles continueront de se taire. Le message doit être explicite : la honte est du côté de l’agresseur et du silence, pas de la victime. Cacher le crime, c’est offrir une prochaine victime. L’honneur réside dans le châtiment de l’agresseur.

4. Changer les mots des médias. Ne plus publier nom ou photo de la victime. Bannir le terme « souillée » et parler de « victime d’agression ». Les mots ne doivent pas tuer une seconde fois.

VIGILANCE : LE MAL EST PARTOUT, ON NE SAIT PLUS À QUI FAIRE CONFIANCE

Ce matin encore, une fillette a pris le chemin de la mahadra la peur au ventre. Elle a salué un voisin, contourné une maison abandonnée, croisé un groupe de jeunes au coin de la rue.

Auparavant, le danger avait un visage : l’étranger. Aujourd’hui, il n’en a plus. Le mal est partout et le doute s’est installé dans chaque maison. On ne sait plus à qui faire confiance. Le voisin qui sourit, le jeune qui traîne, le boutiquier qui observe, la maison vide d’à côté. Chacun peut être une menace, chacun peut fermer les yeux.

C’est cette perte de confiance qui tue les quartiers. Quand on ne fait plus confiance au voisin, on n’ose plus lui confier sa fille pour le trajet de la mahadra. Quand on ne fait plus confiance à la police, on ne va pas porter plainte à Tevragh Zeina. Quand on ne fait plus confiance à l’imam, on garde le drame en famille. Le silence prospère sur la méfiance.

La vigilance ne consiste donc pas seulement à surveiller les ruelles. Elle consiste à reconstruire la confiance.

Confiance entre mères, avec les « Mères sentinelles » qui font le chemin ensemble. Confiance envers une ONG qui garantira l’anonymat d’un signalement WhatsApp. Confiance dans un bureau d’écoute de proximité à El Mina ou Sebkha, où une mère sera reçue sans être jugée. Confiance dans la parole de l’imam qui dira enfin que la honte est du côté de l’agresseur.

Aujourd’hui, à El Mina, Sebkha et Dar Naïm, le mal est à cinquante mètres. Il est partout. Si la confiance ne revient pas à cinquante mètres, aucune fillette ne marchera plus tranquille à huit heures du matin.

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