Sahara Marocain, le temps des penseurs

Conseil de Securite
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Sahara Marocain, le temps des penseurs

 CHALLENGE · 2 MAI 2021

Le Maroc face au droit international

Depuis 1991, date du cessé le feu, un certain nombre de progrès ont été réalisé qui sont à mettre au crédit de la diplomatie marocaine qui a su convaincre un certain nombre de ses partenaires de la pertinence du plan d’autonomie proposé par le Maroc. Ce travail de longue haleine a poussé un certain nombre de pays à ouvrir une représentation diplomatique au Sahara, le point culminant de cet effort diplomatique étant naturellement le consulat américain à Dakhla.

Or, il est un fait qu’un certain nombre de pays alliés, convaincus de la pertinence de la souveraineté marocaine autant d’un point de vue politique qu’historique, refusent pour autant d’affirmer leur soutient plein et entier au Maroc au nom du droit international. Ainsi, malgré l’excellente maitrise du dossier et la finesse avec laquelle les diplomates marocains travaillent sur ces questions, le droit- en ce sens les décisions onusiennes- a un poids politique majeur qui pour une majorité de pays pèse davantage dans la balance.

En effet, si l’on regarde les états qui ne se sont pas exprimées pleinement pour la solution marocaine, il y a objectivement une minorité de pays qui peuvent penser que le Maroc n’a pas de légitimité politique ou historique sur le Sahara tandis qu’une grande majorité d’États dans le monde se divise en deux catégories. Il y a ce qui ceux qui se désintéressent du conflit et adoptent une position de neutralité et ceux qui bien que convaincus par le dossier marocain, ne prendront jamais les devant et attendent que l’ONU légifère en ce sens.

Dans les deux cas, c’est objectivement la position originelle de l’ONU qui bloque la reconnaissance massive de la marocanité du Sahara. Les premières décisions de la cour de justice internationale de 1975 ralentissent considérablement l’effort du Maroc pour entériner sa souveraineté sur le Sahara et il est très difficile pour la diplomatie marocaine d’en réduire la portée. Or si les décisions onusiennes jouissent d’un poids politique important, il n’en demeure pas moins que l’institution est fragile sur le terrain de la pensée, à fortiori avec l’émergence d’une nouvelle discipline qui est en train de révolutionner tout le champ des sciences sociales, les études post-coloniales.

L’ONU face aux Études Post-coloniales

Les études post-coloniales ont vu le jour dans les universités américaines et ont peu à peu pénétré toutes les sciences sociales dans un profond travail de déconstruction des paradigmes régissant ces disciplines. La thèse principale, si l’on devait en retenir qu’une, serait que les études post-coloniales ne s’arrêtent pas à l’analyse de la période coloniale et que des siècles de colonialisme laissent indubitablement des traces dans les sociétés, dans les mœurs, dans les mentalités et les structures institutionnelles, qu’il faut déconstruire. Cette discipline ne peut donc légitimement se cantonner à la recherche historique. Ces réflexions ont partiellement déconstruit les mécanismes de domination dans la pensée occidentale dans l’histoire mais aussi dans la littérature, les systèmes judiciaires, le traitement des minorités, etc. Or s’il est un domaine qui reste inexploré et qui pourtant renferme un certain nombre d’incohérences, c’est bien le droit international.

La sacralité des décisions onusiennes provient du statut coercitif de son organe suprême qu’est le conseil de sécurité, mais également dans la croyance collective du caractère juste et impartial de la plus grande des institutions supranationales. Or tandis que les études post-coloniales ont mis à nu le système de domination de la pensée occidentale dans un certain nombre de disciplines, le droit international lui a été relativement épargné. Or les précédentes décisions de la cour de justice à bien des égards ont montré que plus qu’un biais cognitif, il existe un préjugé colonial sur les questions juridiques et techniques qui ont trait aux pays du sud et notamment sur le dossier de l’intégrité territoriale du Maroc.

Il y a indubitablement un deux poids deux mesures sur le fameux principe du droit à l’autodétermination lorsqu’il s’agit des pays du sud et ceux du Nord. Le dernier exemple en date est celui du projet d’autodétermination de la Catalogne qui a vu une violente réponse de Madrid et l’emprisonnement des politiciens souverainiste, ce qui en fait par définition des prisonniers d’opinions. L’ONU n’a en aucun cas réagit, force est de constater que la trame idéologique historique de l’institution est de considérer que les États Nations sont des réalités intrinsèquement Européennes ou Occidentales tandis que les pays du sud de la méditerranée ont un passé historique tribale qui légitimise l’appui aux différents projets d’autodétermination. Cette vision néocoloniale en plus d’être totalement anachronique a d’autant moins de poids que le Maroc figure parmi les plus vieux États Nations du monde.

Ce n’est pas que l’institution soit biaisée, elle est simplement le reflet de son époque. Les institutions ne sont pas hermétiques aux idéologies qui traversent une époque, bien au contraire. Ainsi, l’ONU transpose les idées dans lesquelles baignent les fonctionnaires qui la composent. C’est cette même institution qui à travers des programmes du FMI a appauvri et affamé des pays victimes de l’ultralibéralisme qui était alors l’idéologie économique dominante. C’est également cette institution qui à travers son ancêtre, la SDN ( société des nations, ndlr) refusait d’inscrire l’égalité des races dans sa charte fondatrice après la demande officielle des Japonais de l’y inscrire, victime des thèses racialistes et racistes largement dominantes dans les années 20.

Il ne s’agit pas de discréditer L’ONU, l’institution a été ultralibérale, raciste autant qu’elle est néocoloniale aujourd’hui, car elle est le simple reflet de son époque. Or les combats qui ont permis d’abroger un certain nombre de ces idées n’ont pas été le fait des diplomates, mais des penseurs, des universitaires, des chercheurs qui ont mis à mal les thèses majoritaires d’hier. Il est ainsi capital pour la pensée marocaine d’investir massivement ce terrain et ainsi de fragiliser la rhétorique onusienne sur la question du Sahara en utilisant spécifiquement les études postcoloniales. Cela aura d’autant plus d’impact que l’ONU essuie actuellement un scandale de racisme. En effet l’ONU est accusée par un nombre important de fonctionnaires des pays du sud de se voir refuser systématiquement les grands postes de directions qui sont réservés globalement aux Occidentaux. Il est également important pour la diplomatie marocaine d’utiliser les recherches et les publications qui en découleront pour sortir de la dualité politique des soutiens du royaume.

Le Maroc et la nécessaire conquête à gauche

Indépendamment des pays arabes et africains, si l’on se concentre sur les soutiens internationaux du Maroc il existe indubitablement une dualité politique. Ainsi, globalement les pays et les partis politiques orientés plutôt à droite ont tendance à soutenir la marocanité du Sahara tandis que les partis et les pays traditionnellement de gauche sont idéologiquement plus proches de la thèse indépendantiste. Le soutien que reçoit le Maroc est ainsi très proche du soutien que reçoit Israël qui connait cette même dualité alors que naturellement leurs légitimités historiques sont radicalement différentes.

Cette dualité est compréhensible, car les arguments utilisés par la diplomatie marocaine sont la légitimité historique, la référence à l’État Nation et dans une moindre mesure le développement économique, autant d’éléments que l’on peut définir comme un champ lexical de « droite » ou « conservateurs ». Or ces mêmes arguments ne sont pas efficaces auprès d’une philosophie politique de gauche qui sera plus sensible aux arguments de l’autodétermination, de l’anticolonialisme, etc. Un travail et des publications des penseurs marocains sur le prisme des études post-coloniales permettront de contrer dans le débat politique les thèses indépendantistes sur le même terrain idéologique. Le Sahara Marocain n’est pas une question coloniale, mais une question post-coloniale et rétablir la souveraineté marocaine sur le Sahara c’est déconstruire la vision coloniale sur l’Afrique. Le Maroc comme dans les batailles diplomatiques et militaires détient beaucoup plus de ressources parmi les producteurs de connaissance que ses adversaires, en plus d’avoir la vérité historique à ses côtés.

Cela est d’autant plus important que si l’on reste renfermé sur les mêmes arguments, nous restons sur le terrain du pragmatisme sans investir celui de la morale. Israël fort de ses soutiens internationaux souvent de droite se retrouve considérablement fragilisé sur le terrain de la morale qu’elle ne peut décemment investir du fait de sa politique coloniale. De plus, un certain nombre de prospectivistes israéliens ont mis en en évidence la fragilité politique à long terme du pays face l’émergence d’une nouvelle génération plus à gauche très influente dans les campus des universités américaines et auprès de laquelle les traditionnels arguments bibliques ou sécuritaires d’Israël n’ont absolument aucune emprise. C’est cette gauche majoritaire dans les campus et sensibilisée aux études post-coloniales qui est à l’origine du débat des remplacements des statuts esclavagistes, du mouvement black lives matter et qui influence les politiques publiques vers un état providence plus social.

Il y a un revirement idéologique générationnel à prendre en considération dès maintenant. Ce qui effraie Israël est une opportunité pour le Maroc, la légitimité historique du Maroc lui permet d’investir le champ de la morale en ce qu’elle combat une injustice historique et post-coloniale, un argument qui parlera davantage aux décideurs de demain que les arguments de la stabilité et du développement économique. Si l’on n’investit pas cette discipline d’autres le feront contre nous avec les mêmes affabulations historiques qu’aujourd’hui. Ainsi, tandis que les militaires assurent la protection du territoire et les diplomates s’activent à sa reconnaissance internationale, il est temps pour les intellectuels d’ouvrir un troisième front. Le caractère post-colonial du traitement du dossier du Sahara est autant une évidence qu’une source de fragilité considérable pour la décision de justice de 1975. Ce n’est qu’en désacralisant cette décision que le Maroc pourra obtenir l’entérinement de sa souveraineté par les Nations Unies.

Dans chaque bataille, la temporalité est importante. Il est certain que de 1975 à 1991 la diplomatie avait un impact limité, le temps était alors à la défense de l’intégrité territoriale bien opérée par les Forces armées royales. De 1991 à nos jours le temps était celui de la diplomatie, et le ministère des Affaires étrangères a considérablement réduit la reconnaissance du Polisario tandis que les reconnaissances du Sahara marocain se succèdent. Il est temps aujourd’hui pour les penseurs d’ouvrir un nouveau front et d’intégrer la bataille des idées, de la réflexion et surtout de la déconstruction.

L’histoire nous a montré qu’il n’y a pas de sacralité dans les idéologies qui ont motivé les décisions des Nations Unies, il est à la portée des intellectuels marocains de fragiliser cette décision erronée de l’intégrité territoriale du Maroc. En somme, les intellectuels, les penseurs, les think-tanks, les universités, mais aussi les médias doivent dorénavant intégrer ce nouveau champ de bataille de l’intégrité territoriale, il est temps pour nous non pas d’argumenter et d’expliquer notre légitimité, mais de mettre en évidence le deux poids deux mesures, la faille intellectuelle et juridique et de se porter à l’offensive sur des champs thématiques que l’on n’osait pas traiter jusque-là.

Par Anas Abdoun

Anas Abdoun est senior analyste chez Stratas Advisors et consultant indépendant basé à Casablanca

Source : Challenge (Maroc)