Ruskin : pionnier du travail écologique et volontaire.

Ould Sneiba Ely
Ould Sneiba Ely
Ely Ould Sneiba
Ely Ould Sneiba

Ruskin : pionnier du travail écologique et volontaire.

En écologie, Ruskin était parmi les premiers à s’occuper de la préservation de l’environnement et l’entretien du milieu pour rendre le cadre de vie citadin moins désagréable à vivre. Ses initiatives sont nombreuses dans ce domaine, desquelles on peut noter celle de la ceinture verte.
’’you must have lovely cities, crystallized, not coagulated, into form, limited in size, and not casting out the scum and scurf of them into an encircling eruption of shame, but girded each with its sacred pormoerium , and with garlands of gardens full of blossoming trees and softy guided streams.

N’étant pas sûr d’avoir parlé d’une voix bien audible, il passe de la suggestion à l’avertissement et incite à l’action, le sujet de l’environnement et d’un cadre de vie beau et sain est une chose vitale à ses yeux. A Oxford, en 1883, il délivre une conférence et dit les choses avec force et clarté :

I tell you that neither sound art, policy , nor religion can exist in England until, neglecting, if it must be, your own pleasure-gardens and pleasure-chambers, you resolve that the streets which are the inhabitation of the poor and the fields which are the playground of their children, shall be again restored to the rules of the spirits, whosoever they are, in earth and heaven, that ordain or reward, with constant and conscious felicity, all that is descent and orderly, beautiful and pure.

C’est l’artiste qui parle, celui pour qui ‘’art is public concern and that no Nation can neglect it without endangering its social existence’’. Ruskin aime l’environnement et la belle nature. Certains le qualifient à juste titre de nostalgique du Moyen-Age, parce que les villes industrielles l’indisposent. Blanchon rend cette réalité avec plus de clarté, il dit : Dans une ville du dix-neuvième siècle, tous les sens sont agressés : la vie bien évidemment, l’ouïe inévitablement, l’odorat sûrement, le goût, pour les pauvres, sans aucun doute.

Pour que l’industrialisation et la mécanisation restent bénéfiques, il importe de savoir articuler le beau, l’utile et l’agréable. C’est le crédo de l’auteur de Modern Painters. Mais l’action individuelle n’est pas suffisante et Ruskin le sait bien. Donc, il réclame l’intervention de l’Etat. Il lui assigne, dans le cadre de ses idées de réforme, un rôle de supervision du service public à défaut de tout nationaliser. Quelques aspects de la vie de la nation ne peuvent à son avis être laissés entre les mains des capitalistes. Le secteur public doit être prépondérant par rapport au secteur privé et ainsi l’Etat doit garantir un certain nombre de droits et de services :

  • Droit à l’assistance des pauvres et des classes vulnérables. Il préconise une nouvelle législation pour les vieux pour leur garantir la pension de retraite et les soins médicaux.
  • Droit à l’éducation pour tous et à la charge de l’État. La création d’écoles gouvernementales pour la promotion de l’emploi des jeunes, la santé, et la ‘gentleness and justice’ ;par l’apprentissage et la formation professionnelle. La promotion des métiers fera de lui un pionnier des écoles de commerce et des établissements professionnels ‘’vocational instruction’’ et les ‘’Training schools’’ pour les jeunes.
  • Droit au travail pour les chômeurs et les paresseux, tous appelés à fournir des efforts, ‘’as a matter of right, received honourably not in shame’’ . A cet égard, la charité n’est pas la solution pour Ruskin. Le capitaine d’industrie au lieu de recourir à la philanthropie doit être plutôt juste et donner un salaire aux chômeurs et aux paresseux de quoi vivre contre un travail :
  • Un salaire minimum garanti pour tous ;
  • Des usines et ateliers gouvernementaux ;
  • La propriété collective des transports ;
  • L’imposition d’un plafond aux revenus élevés ;
  • Le droit à une certaine quantité de vie. Ruskin ne restera pas à la théorie, il était tout motivé pour traduire dans les faits certains de ses enseignements et par la même occasion ‘’get into close communion with intelligent working men’’ pour atteindre les plus marginalisés. Certaines initiatives sont lancées afin de mettre en œuvre quelques-une de ses idées phares. Il va lancer des projets pilotes, des communautés de production comme alternative au salariat industriel entre autres objectifs.

Guild of St George

John Ruskin amorce la mise sur pieds de communautés de travailleurs manuels, sans outils mécaniques et capitaux privés ; lui et quelques donateurs sont leurs seuls bailleurs. Il fonde à cette fin Guild of St George, sa plus grande expérience dans le domaine coopératif.
Déjà, dans les années 1880 naquit un mouvement social dit ‘’Settlemnent movement’’ ayant pour objectif de réunir les riches et les pauvres, côte à côte, dans un même cadre de vie communautaire où l’interdépendance est la règle de vie. Il était mis sur pied des «Settlement houses » situées dans les zones de pauvreté dans lesquelles des volontaires issus de la classe moyenne côtoient des gens de revenus modestes afin de partager les connaissances et la culture. La démarche a pour finalité ultime de briser l’isolement des pauvres et par la même atténuer leur misère intellectuelle et matérielle.
La Compagnie de Saint Georges est une initiative qui s’inscrit dans cette même logique, le ‘’social improvment’’. La Compagnie est dotée d’une structure pyramidale. En-dessous du maître Ruskin se trouvent une équipe chargée de la discipline (Marshals), des propriétaires terriens agissant en qualité d’employés, des compagnons qui travaillent la terre et des amis qui les assistent. Tous ces membres sont ou des compagnons ou membres des ‘’University settlements’’ et des ‘’Ruskin societies’’. Ruskin a fait don de £7000 pour l’acquisition d’une terre cultivable pour que la communauté l’exploite de manière écologique en utilisant des méthodes traditionnelles comme le travail manuel et l’énergie éolienne et hydraulique pour une production utile et non pour une production industrielle de masse inutile.
La vie au sein de la Compagnie est sobre et préindustrielle. La nourriture, les vêtements, les loisirs et tout le mode de vie est médiéval, de nos jours, on dit ‘bio’, même la collection des livres et des objets d’art reflète le caractère artisanal et traditionnel de cette communauté. Dans ce cas, Ruskin a-t-il agi par nostalgie du Moyen-âge ?
Tout porte à croire qu’il a simplement, par réaction à l’industrialisation à outrance, voulu offrir une alternative à la vie moderne caractérisée par l’esprit du lucre et le matérialisme deshumanisant et antiromantique. Son idée fondamentale est de stimuler un plus grand bonheur pour le plus grand nombre d’hommes et de femmes par des moyens rudimentaires, en renouant avec la nature et sa beauté et en ayant un comportement sain et responsable.
La communauté n’est en somme qu’une confrérie spirituelle animée par des gens de bonne volonté, de bonne foi et de bonne moralité décidant de mener une vie honnête et au service du prochain. Les règles de conduite auxquelles les membres adhérents y souscrivent expriment la philosophie qui sous-tend le projet, une mixture de principes politiques, religieux et moraux accentués par une conscience écologique pointue…
Sur cette base, la coopérative a fonctionné pendant un certain temps avec des moyens modestes et rudimentaires. Il faut dire que le projet n’avait pas pour finalité d’opérer un changement social radical, mener une révolution, mais plutôt offrir aux victoriens un modèle alternatif précapitaliste ‘’ free of exploitation, just as it was free of mechanized industry » .
L’action en elle-même avait moins d’importance que les idées. Il s’agit d’une démarche didactique montrant que des relations socioéconomiques justes sont possibles, qu’on peut atténuer les mauvais effets du capitalisme si on a la foi dans la réforme morale. Eaglesest clair à ce sujet:

‘’Ruskin’s experiment cannot be said to have proved successful by any objective measure , but the importance for Ruskin of demonstrating principles through action , and attempting to realize in practice what he recommended in theory, was an obvious and significant challenge to his contemporaries’’.

En filigrane, on peut entrevoir une autre conviction ruskinienne, la foi en l’abondance plutôt que la rareté, et la coopération plutôt que la concurrence . Il voulait également susciter un mouvement coopératif volontaire au lieu de l’organisation industrielle en vigueur.

Ould Sneiba Ely
Ould Sneiba Ely

Ould Sneiba Ely. Influence politique de John Ruskin en Afrique : l’exemple d’Ujamaa de Julius Nyerere.
Editions Universitaires, 2019. PP 93-102.