Accueil |Actualités Politiques en Mauritanie | Rapide InfoOpinion

Réponse à la tribune « L’État mauritanien est-il divisible ? »

Réponse à la tribune « L’État n est-il divisible ? »

Quand la négation de l’histoire se travestit en discours républicain

Longtemps, j’ai refusé de répondre aux textes d’Ely Ould Sneiba. Non par manque d’arguments, mais par lucidité politique et morale. Répondre à des écrits saturés de soupçon, de stigmatisation et de négrophobie latente revient souvent à leur accorder une légitimité intellectuelle qu’ils ne méritent pas. J’ai donc choisi le silence, pensant qu’il valait mieux laisser ces textes se consumer dans leurs propres contradictions. Mais certaines prises de parole, lorsqu’elles franchissent un seuil critique, cessent d’être de simples opinions pour devenir des actes politiques aux conséquences potentiellement graves. La tribune intitulée « L’État mauritanien est-il divisible ? » relève indéniablement de cette catégorie.

Sous l’apparence d’une interrogation républicaine, ce texte est en réalité un plaidoyer défensif en faveur d’un ordre historique profondément inégalitaire. La question posée n’en est pas une : l’auteur ne cherche ni à comprendre ni à analyser, il accuse. Il ne s’interroge pas sur les causes structurelles des fractures nationales, mais désigne des boucs émissaires. L’indivisibilité de l’État est ici instrumentalisée pour disqualifier toute critique du système politique mauritanien, toute revendication de justice historique et toute exigence d’égalité réelle.

Dès les premières lignes, le décor est posé : une supposée « activité politique souterraine », des forces obscures, un projet ancien de division ethnique. Aucun fait précis, aucun texte juridique, aucun programme politique identifiable n’est cité. Ce flou n’est pas accidentel ; il est méthodique. Il permet de fabriquer un ennemi intérieur abstrait, impossible à réfuter, et de transformer toute parole critique en menace contre la nation. Nous ne sommes pas dans l’analyse politique, mais dans une rhétorique de la peur, typique des États qui refusent d’interroger leurs propres fondements.

Cette logique trouve son prolongement dans la relecture biaisée de l’histoire post-indépendance. Affirmer que les Négro-Mauritaniens auraient « pris le contrôle » de l’administration, de l’armée et des forces de sécurité relève d’une falsification idéologique assumée. La présence relative de cadres négro-mauritaniens dans certains secteurs de l’administration à l’indépendance s’explique principalement par l’héritage du système colonial français, qui avait concentré la scolarisation en français dans la vallée du fleuve. Cette situation ne constituait ni une domination politique ni un projet communautaire, mais une conséquence directe de l’ingénierie coloniale. Confondre présence administrative et pouvoir réel permet de fabriquer un récit de victimisation inversée, où les héritiers du monopole étatique se présentent comme ayant été marginalisés.

La même entreprise de neutralisation du réel apparaît dans la manière dont sont évoqués les événements de 1989. Les qualifier de simple « crise interethnique » ayant « renversé la tendance » revient à euphémiser des violences d’État massives : déportations collectives, exécutions extrajudiciaires, spoliations foncières, destruction méthodique de la citoyenneté de milliers de Négro-Mauritaniens. Ce vocabulaire aseptisé n’est pas neutre ; il participe à l’effacement de la responsabilité politique et à la banalisation de la violence. Une nation qui refuse de nommer ses crimes se condamne à les reproduire sous d’autres formes.

L’attaque contre la notion de « citoyenneté abstraite » révèle le cœur idéologique du texte. En la présentant comme une menace anti-républicaine, l’auteur confond délibérément République et statu quo. Or, critiquer la citoyenneté abstraite, c’est précisément refuser une égalité proclamée mais jamais vécue. C’est dénoncer une République qui exige la loyauté tout en refusant l’égalité réelle. Ce n’est pas un projet ethniste ; c’est une exigence démocratique fondamentale. Refuser ce débat revient à transformer la République en dogme vide, en slogan creux au service de la conservation des privilèges.

L’argument comparatif selon lequel les Pulaars disposeraient de moins de droits ailleurs en Afrique constitue l’un des passages les plus moralement préoccupants du texte. L’injustice n’est jamais légitimée par sa généralisation. Ce n’est pas parce que des peuples sont marginalisés ailleurs qu’ils doivent accepter leur marginalisation ici. Les Pulaars de Mauritanie ne sont ni une minorité immigrée ni une diaspora de circonstance ; ils sont des populations historiquement constitutives du territoire, de ses formations politiques et de sa mémoire. La citoyenneté n’est pas un privilège relatif, mais un droit absolu.

L’évocation obsessionnelle de la tentative de coup d’État de 1987 parachève cette entreprise de stigmatisation. Un épisode militaire est transformé en identité politique collective. Une communauté entière est placée sous soupçon permanent. Cette criminalisation par association est dangereuse : elle justifie l’exclusion, légitime la méfiance institutionnelle et installe une citoyenneté conditionnelle fondée sur l’origine et non sur le droit.

Au fond, ce texte ne défend pas l’indivisibilité de l’État mauritanien. Il défend l’indivisibilité d’un monopole historique sur l’État. Il ne redoute pas la division du pays ; il redoute la redistribution du pouvoir, de la mémoire et de la légitimité politique. Il ne craint pas l’ethnicisation de la vie publique ; il craint la fin d’un ordre racialisé qui ne dit pas son nom.

C’est précisément pour cette raison qu’il est impératif que l’État mauritanien se saisisse de ce type de sorties publiques, dont celles d’Ely Ould Sneiba constituent une illustration inquiétante. Loin de renforcer le vivre-ensemble, ces discours l’érodent, l’empoisonnent et ravivent des fractures historiques encore béantes. Le silence de l’État face à de telles prises de position n’est jamais neutre : il peut être interprété comme une tolérance, voire comme une caution implicite, à des propos qui délégitiment une partie des citoyens et fragilisent les fondements mêmes de la cohésion nationale.

Préserver l’unité du pays ne consiste pas à criminaliser la parole critique ni à essentialiser des communautés entières. Cela suppose au contraire un engagement clair en faveur de la vérité historique, de l’égalité réelle et de la dignité de tous les citoyens. Car ce ne sont jamais les revendications de justice qui divisent une nation ; ce sont les injustices prolongées, niées et théorisées.

La véritable question n’est donc pas de savoir si l’État mauritanien est indivisible.
La question est de savoir combien de temps encore il pourra se maintenir en refusant de regarder en face sa propre histoire.

Botol Sawa Hako

Laisser un commentaire

Articles similaires