Refonder la Mauritanie : une nation unie par la justice, l’équité et le vivre-ensemble
La refondation de la Mauritanie exige justice, équité et partage des richesses. Découvrez la tribune d’Abdoulaziz DEME pour un pacte national uni.
La refondation de la Mauritanie ne doit pas être une opération de communication ni un simple réaménagement institutionnel.
Elle doit être un pacte national renouvelé, fondé sur la reconnaissance de toutes les composantes du pays, l’égalité réelle devant la loi, le partage juste des richesses et la construction d’un vivre-ensemble qui ne divise pas, mais rassemble.
La Mauritanie possède une diversité humaine, culturelle, linguistique et sociale qui constitue une richesse, non une menace. Arabes, Berbères, Haratines, Peuls, Soninkés, Wolofs, populations du fleuve, du Nord, du Centre et du Sud : aucune communauté ne doit être réduite à un rôle symbolique ou à une identité instrumentalisée.
La nation ne se construit pas en niant les différences, mais en garantissant que ces différences ne créent jamais de hiérarchie entre les citoyens.
Une refondation par le droit et la justice
Le premier pilier de cette refondation est une justice forte, indépendante, accessible et équitable. Un État ne peut prétendre à l’unité nationale lorsque les citoyens n’ont pas la même capacité à faire respecter leurs droits, à accéder à un juge, à obtenir une protection face à l’arbitraire ou à voir condamnés les responsables de violences et de discriminations.
Les institutions internationales rappellent que, malgré des avancées juridiques, l’esclavage par ascendance et d’autres formes contemporaines d’exploitation persistent encore dans certaines régions, avec des conséquences d’exclusion sociale, économique et politique pour les victimes et leurs descendants.
La refondation exige donc plus que des textes : il faut une application effective de la loi, des moyens pour les tribunaux, une protection réelle des plaignants, des sanctions exemplaires et un accompagnement social des personnes libérées de toute forme de servitude.
La justice doit également regarder le passé sans le transformer en instrument de vengeance. Les « événements » de 1989-1992, qui ont profondément marqué une partie de la société mauritanienne, restent un sujet sensible et insuffisamment traité par des mécanismes formels de réconciliation.
Une refondation sincère suppose la vérité, la reconnaissance des souffrances, la réparation lorsque cela est possible, et la garantie que de telles tragédies ne se reproduiront plus.
L’égalité réelle, au-delà des discours
L’unité nationale ne se décrète pas. Elle se prouve chaque jour dans la manière dont l’État traite ses citoyens : dans l’accès à l’école, à la santé, à l’eau, à l’emploi, à la terre, à la sécurité et à la représentation politique.
Le discours officiel mauritanien souligne lui-même la nécessité de combattre les fausses hiérarchies, le tribalisme, le clanisme et les stéréotypes, tout en affirmant l’égalité de tous en dignité, en droits et en devoirs. Cette ambition est juste, mais elle ne deviendra crédible que si elle se traduit par des règles claires et mesurables :
Une représentation équitable des régions et des composantes sociales dans l’administration, l’armée, la diplomatie, l’éducation et les grandes entreprises publiques.
Un accès effectif à l’état civil, condition indispensable à la scolarisation, à l’emploi formel et aux services publics ; les difficultés d’enregistrement signalées pour certaines personnes touchées par l’esclavage illustrent combien l’égalité formelle peut rester lettre morte sans action concrète.
Une politique linguistique et éducative qui valorise les langues et cultures du pays sans opposer les communautés entre elles.
Une lutte résolue contre les discriminations dans l’emploi, le foncier, le mariage, l’accès aux services et la vie publique.
Le vivre-ensemble ne signifie pas l’uniformité. Il signifie que nul ne doit avoir honte de son nom, de sa langue, de son origine ou de son histoire pour être pleinement mauritanien.
Partager les richesses, éviter la colère sociale.
La Mauritanie dispose de ressources stratégiques importantes. Mais la prospérité ne produit la stabilité que si elle est gérée avec transparence et distribuée avec équité.
Les analyses internationales soulignent que la concentration des bénéfices économiques entre élites traditionnelles et réseaux de patronage fragilise la cohésion sociale et la gouvernance démocratique.
Une refondation économique doit donc reposer sur trois principes simples :
La transparence : publication claire des recettes tirées des ressources naturelles, des contrats majeurs, des subventions et des marchés publics.
La redistribution : une part importante des revenus nationaux doit financer l’école, la santé, l’eau, l’électrification, les routes, l’emploi des jeunes et les zones historiquement marginalisées.
La redevabilité : chaque institution, chaque collectivité et chaque entreprise publique doit rendre compte de l’usage des fonds publics.
La répartition inéquitable des ressources est reconnue comme un facteur susceptible d’alimenter les contestations sociopolitiques ; le dialogue sur l’accès aux ressources et une gestion responsable sont donc essentiels pour apaiser les tensions.
Le partage des richesses n’est pas une faveur accordée aux populations pauvres : c’est une condition de la paix civile et de la légitimité de l’État.
Réconcilier sans diviser.
La réconciliation nationale ne doit jamais devenir un affrontement entre communautés. Elle doit désigner les responsabilités, réparer les injustices et protéger les victimes, sans stigmatiser un groupe entier pour les crimes ou les privilèges d’une partie de ses élites.
Il faut distinguer clairement :
Les responsabilités individuelles et institutionnelles, qui doivent être établies par la justice.
Les héritages historiques, qui doivent être reconnus et corrigés par des politiques publiques.
Les identités culturelles, qui doivent être respectées et célébrées, jamais transformées en lignes de front politique.
Une refondation réussie refuse à la fois le déni du passé et la récupération communautaire des blessures.
Elle propose une voie plus exigeante : la vérité, la justice, la réparation et la fraternité civique.
Une école de la citoyenneté commune.
L’école est le lieu où se construit durablement la nation. Elle doit enseigner l’histoire du pays dans toute sa complexité, former à la citoyenneté, développer l’esprit critique et faire connaître les apports de toutes les régions et de toutes les cultures mauritaniennes.
Il faut également donner aux jeunes une raison de croire en leur pays : formation professionnelle de qualité, accès à l’emploi, entrepreneuriat, numérique, sport, culture et participation à la vie publique. Les autorités ont elles-mêmes placé l’autonomisation des jeunes et la lutte contre la corruption au cœur de leurs priorités déclarées.
Ces engagements doivent devenir des résultats visibles, mesurés et contrôlés par les citoyens.
Une gouvernance de proximité.
La décentralisation peut être un levier puissant de refondation si elle donne réellement aux régions les moyens de décider et de financer leurs priorités. Elle permet de rapprocher l’État des citoyens, de réduire le sentiment d’abandon des zones éloignées et d’adapter les politiques aux réalités locales.
Le Fonds monétaire international a souligné l’importance de l’État de droit, de la cohésion sociale, de l’équité, des droits humains et de l’approfondissement de la décentralisation dans la gouvernance mauritanienne. Une décentralisation juste suppose toutefois des transferts financiers prévisibles, des compétences claires et des contrôles démocratiques locaux, afin d’éviter que la corruption ou le clientélisme ne se reproduisent simplement à l’échelle régionale.
Un pacte national pour la Mauritanie de demain.
La refondation de la Mauritanie pourrait s’articuler autour d’un grand pacte national, élaboré avec les partis politiques, les religieux, les syndicats, les femmes, les jeunes, les collectivités locales, la diaspora, les organisations de défense des droits humains et les représentants de toutes les régions.
Ce pacte devrait reposer sur cinq engagements :
Justice pour tous : indépendance judiciaire, accès effectif au droit, lutte contre l’impunité et protection des victimes.
Égalité sans exception : fin des discriminations, reconnaissance de la dignité de chaque citoyen et application réelle des lois contre l’esclavage et le racisme.
Richesses partagées : transparence des ressources publiques, investissement prioritaire dans les services essentiels et réduction des inégalités territoriales.
Mémoire et réconciliation : vérité sur les violences passées, réparation des injustices et prévention de leur répétition.
Vivre-ensemble mauritanien : respect des diversités culturelles et linguistiques, éducation à la citoyenneté et refus de toute instrumentalisation communautaire.
La Mauritanie n’a pas besoin d’un discours qui oppose les fils du pays. Elle a besoin d’un projet qui leur donne, à tous, une place digne, des droits protégés et un avenir commun.
La vraie grandeur d’une nation ne réside pas dans l’uniformité de ses habitants, mais dans sa capacité à faire de sa diversité une force, de sa justice un socle et du partage de ses richesses une promesse tenue.
© Abdoulaziz DEME
Le 23 Octobre 2026



