Refonder le contrat national en Mauritanie : de la parole politique à la transformation réelle
Analyse : entre signaux d’inclusion et inerties institutionnelles, la Mauritanie fait face au défi de transformer la parole politique en réformes structurelles pour refonder le contrat national.
Refonder le contrat national en Mauritanie
Dans cette tribune, Mansour LY examine le déplacement du discours présidentiel vers une reconnaissance plus inclusive des fractures nationales. Mais au-delà des mots, l’enjeu demeure la transformation des structures pour bâtir un contrat national durable et équitable.
Refonder le contrat national, passer de la parole à l’architecture du réel
Il faut partir d’un fait politique, pas d’une impression. Depuis plusieurs séquences publiques, le registre présidentiel s’est déplacé. À Oualata, à Ouadane, dans l’Est, à Néma, puis à Kaédi, les mots ne sont plus ceux d’une simple gestion. Ils portent la mémoire, l’égalité territoriale, la pluralité linguistique, la reconnaissance des blessures. Le langage du sommet de l’État ne contourne plus certaines lignes de fracture. Il les nomme. Ce déplacement n’est pas anodin. Dans notre histoire politique, le silence a souvent été la norme, l’évitement une méthode. Qu’un chef de l’État prenne le courage de poser ces thèmes dans l’espace public crée une brèche. Il faut le dire avec rigueur, sans emphase inutile, mais sans frilosité. Oui, des signaux ont été envoyés. Oui, une intention de réorientation est perceptible. Oui, une porte a été entrouverte vers une lecture plus inclusive de la nation.
Mais une société n’habite pas les intentions. Elle habite les structures. Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas la qualité d’un discours, mais la capacité d’un système à se réécrire. Le malaise diffus que l’on entend, dans les rues comme dans les cercles instruits, ne vise pas d’abord la parole présidentielle. Il vise l’inertie des appareils, la lenteur des réformes, la résistance des routines administratives, la persistance de mécanismes de reproduction sociale que personne n’assume mais que tout le monde subit. Nous sommes face à un écart classique des moments de transition. Le sommet parle plus vite que la machine d’État ne bouge. La parole ouvre, l’institution freine. C’est là que se loge le risque d’usure. Non pas l’usure du style, mais celle de la crédibilité historique.
Car le moment est réel. Un pays ne traverse pas souvent une phase où la question du récit national, de la mémoire, de l’égalité territoriale et de la cohésion sociale est posée simultanément au plus haut niveau. Cela peut rester un cycle de discours. Cela peut aussi devenir un tournant d’époque. La différence ne tient pas à l’éloquence, mais à la décision d’entrer en conflit avec les inerties. Refonder un contrat national, ce n’est pas ajouter des promesses. C’est toucher aux circuits par lesquels l’inégalité se reproduit. Accès aux services publics, trajectoires scolaires, représentations dans l’administration, justice territoriale, reconnaissance des passés douloureux. Tant que ces questions restent morcelées, traitées à la marge, le sentiment d’écart persiste, même quand le discours est juste.
Dans un pays à référence islamique forte comme le nôtre, la question n’est d’ailleurs pas seulement politique. Elle est éthique. Le Coran rappelle que les croyants sont frères. Cette idée, trop souvent cantonnée à la sphère morale, a une traduction institutionnelle. Une fraternité qui n’entre pas dans les règles, dans les politiques publiques, dans la manière de distribuer les chances, reste une invocation. L’enjeu est de la faire descendre dans l’architecture de l’État. Cela place une responsabilité singulière sur le Président. Non pas celle de tout faire seul, mais celle d’accepter que gouverner un moment de refondation implique de déplacer des équilibres établis. Y compris dans son propre environnement. L’histoire ne retient pas les intentions prudentes. Elle retient les dirigeants qui ont consenti à réorganiser les règles du jeu quand la société était prête. Mais le pouvoir n’est pas seul convoqué.
L’opposition, dans ce contexte, doit choisir sa hauteur. L’invective, la dramatisation permanente, le registre émotionnel peuvent mobiliser à court terme, mais ils épuisent le débat public. Le rôle d’une opposition responsable est plus exigeant. Reconnaître ce qui va dans le sens de l’intérêt commun, tout en transformant chaque avancée en point d’appui pour exiger des mécanismes durables. Déplacer le débat du procès d’intention vers l’architecture des politiques. C’est moins spectaculaire. C’est plus utile. Les élites intellectuelles et la société civile ne peuvent plus se contenter du commentaire. Ceux qui disposent de capital symbolique, de savoirs, d’expériences comparées, ont un rôle d’ingénierie civique. Proposer des cadres, des modèles, des garde-fous, des évaluations. Une refondation nationale sans apport structuré des intelligences devient vite un slogan.
Quant aux citoyens, en particulier les jeunes, leur désengagement est compréhensible, mais il est coûteux. Chaque espace abandonné est occupé par des logiques plus étroites. Peser sur le réel ne se réduit pas au vote. C’est une pratique quotidienne, associative, professionnelle, culturelle. Ce qui est en jeu dépasse la civilité minimale. Il s’agit de faire passer le pays d’une coexistence fragile à une communauté politique assumée. Non pas nier les différences, mais leur donner un cadre de justice. Non pas proclamer l’unité, mais la fabriquer par des règles équitables. Nous sommes à un moment où la parole a ouvert la voie. Le risque serait de s’en satisfaire. La chance serait d’en faire le point de départ d’une transformation des mécanismes, des pratiques et des équilibres. Apprécier ce qui va dans le sens du commun n’est pas abdiquer. C’est consolider ce qui peut servir de base. Exiger davantage n’est pas s’opposer par principe. C’est prendre au sérieux la promesse implicite contenue dans les mots. Un pays ne se refonde ni contre le pouvoir seul, ni par le pouvoir seul. Il se refonde quand la parole politique, l’exigence de l’opposition, l’apport des élites et l’engagement des citoyens cessent de s’ignorer et commencent à se répondre. C’est à cette convergence que notre moment appelle.
Mansour LY -le 9 février 2026



