Rapprochement France-Algérie : Des doutes et des incertitudes

Rapprochement France-Algérie : Des doutes et des incertitudes

La cheffe de la diplomatie française Catherine Colonna et le ministre des AE algérien Ramtane Lamamra
Par Quid le 12 Octobre 2022 à 19h30

Deux jours à peine après avoir plié le voyage officielle à Alger de la Première ministre française Elisabeth Borne à la tête d’une forte délégation ministérielle, on commence en France à se poser des questions sur l’avenir des relations franco-algériennes, comme pour que le scepticisme reste de rigueur de l’autre coté de la méditerranée.

L’agence officielle française de presse, AFP, dans un article intitulé ‘’Le rapprochement de la France avec l’Algérie soumis à des vents changeants’’, rapporte, citant des experts, que la France ambitionne de nouer un « partenariat renouvelé » avec l’Algérie, après 60 ans de relations douloureuses, mais devra compter avec les bouleversements géopolitiques qui traversent la Méditerranée occidentale et des tensions algéro-marocaines à vif.

Ces doutes, la déclaration de la Première ministre affirmant lundi que les deux pays avaient « avancé » vers « un partenariat renouvelé, inscrit dans la durée », n’arrive pas à les effacer. Des observateurs notent que la prudence de cette déclaration sous-entend que du chemin reste à faire.

‘’Dans le plus grand pays d’Afrique, qui possède la plus importante armée du Maghreb’’, « la France a un fort désir de trouver un allié » et non pas seulement un « partenaire », ajoute l’AFP citant Dalia Ghanem, analyste à l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne (IESUE) dont la déclaration épouse les mêmes prudences.

« Alors que [la France] a toujours eu une relation privilégiée avec le Maghreb, aujourd’hui on a une Europe qui est en perte de vitesse au Maghreb au profit d’autres acteurs, la Turquie, la Chine… », précise l’analyste à l’AFP.

On retrouve la même incertitude dans les propos du directeur général de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES), l’ancien amiral Pascal Ausseur : « Si vous êtes dans la tête du président Tebboune ou de son chef d’état-major, le monde bouge énormément, on ne sait pas très bien vers quoi il va, mais ça crée du chaos, de la violence » [et] « on est entouré de flammes et on ne sait pas dans quel sens va aller le vent, s’il va pousser vers nous ou pas, en tout cas c’est très inquiétant ». L’amiral est particulièrement inquiet de ‘’l’affaiblissement global de la puissance occidentale et la poussée jihadiste au Sahel, aux marches de l’Algérie.

Dans ce contexte « le problème psychologique avec la France devient secondaire » pour des dirigeants algériens héritiers d’un système né de la sanglante guerre d’indépendance (1954-1962), ajoute Pascal Ausseur. Quant à savoir si cela les incitera à le dépasser pour considérer plus froidement les « intérêts partagés » avec l’ancienne puissance coloniale, seul l’avenir le dira, ajoute-t-il.
« Les dynamiques changent »

« C’est un interrègne » entre un ordre révolu et un nouveau qui reste à définir, observe Raffaella Del Sarto, enseignante sur le Moyen-Orient à l’Ecole d’études internationales avancées (SAIS) pour l’Europe de l’Université Johns-Hopkins. « Il est très difficile de faire des prédictions sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord en ce moment parce que les dynamiques changent ».

« Ces derniers mois, l’Algérie s’est repositionnée comme un acteur très important en Méditerranée occidentale », dit Raffaella Del Sarto. « Elle est courtisée par beaucoup d’acteurs internationaux ou européens », comme l’Italie qui a diversifié son approvisionnement en gaz grâce à un accord en juillet.

La commissaire européenne à l’Energie Kadri Simson a plaidé mardi pour un « partenariat stratégique de long terme » avec l’Algérie, l’un des fournisseurs de gaz « les plus fiables » de l’Europe qui s’est tournée vers elle pour compenser la chute des livraisons russes après l’invasion de l’Ukraine. Encore faudrait-il que l’hypothèque qu’a Mascou sur Alger tombe et l’évolution de l’Algérie dépend pour beaucoup de l’issue du conflit russo-occidental en Ukraine.

L’ex-ministre espagnole des Affaires étrangères, qui a défrayé la chronique en se prenant les pieds dans la nasse de l’Affaire Brahim Ghali, provoquant une crise majeure entre Rabat et Madrid, trouve dans cette situation un sortie pour la voie de garage dans laquelle l’a conduite son comportement dans l’affaire du chef des miliciens du Polisario entré ‘’clandestinement’’ en Espagne pour se faire soigner du Covid.

La crise maroco-espagnole s’étant terminée par son départ du gouvernement Sanchez et un rééquilibrage de la position de Madrid sur le Sahara marocain, Arancha Gonzalez Laya est naturellement enthousiaste pour une réorientation de la diplomatie européenne en direction d’Alger. A en croire Gonzalez Laya, citée par l’AFP, « ce que tous les États membres de l’Union européenne ont en commun aujourd’hui, c’est la nécessité d’ancrer les relations de l’Algérie avec l’Union européenne D’abord parce que dans un moment de turbulences géopolitiques, il faut assurer une stabilité dans le voisinage immédiat ».
Le Sahara marocain comme monnaie d’échange

Cependant, estime l’agence française, la crise ouverte entre l’Algérie et le Maroc, opposés depuis des décennies sur le statut du Sahara, et qui ont rompu leurs relations diplomatiques en 2021, à l’initiative unilatérale d’Alger, complique l’équation.

« La question du Sahara occidental reste une épine dans le pied de l’Union européenne, de l’Union africaine et du Maghreb plus particulièrement, parce que c’est une question qui bousille l’avenir de 85 millions de Maghrébins », déplore Dalia Ghanem.

Toutefois, elle ne « pense pas que la France veuille mettre en péril sa relation privilégiée avec le Maroc » en se rapprochant de la position algérienne.

« Jamais les Marocains ne pourront accepter de la France qu’elle cherche d’une manière ou d’une autre à ménager l’Algérie sur le dossier du Sahara », prévenait fin septembre Ali Bouabid, chercheur et délégué général de la Fondation Abderrahim Bouabid, rappelle l’AFP.

Ali Bouabid qui s’exprimait en préambule à la conférence organisée par la Fondation à l’occasion du centenaire de la naissance du leader socialiste Abderrahim Bouabid, a affirmé que « l’intégrité territoriale du Maroc n’a tout simplement pas vocation à figurer implicitement ou explicitement comme un paramètre de la relation entre la France et l’Algérie ».

Mais personne ne peut imaginer qu’Alger ne mettrait pas dans la balance de ses relations avec la France la question du Sahara, que la pouvoir algérien considère, tout en le niant à la fois, comme une question plus stratégique que toutes les autres pommes de discorde qui perturbent les relations entre les deux pays.

C’est pour calmer cette braise que la cheffe de la diplomatie française Catherine Colonna aurait, selon Maghreb Intelligence, ‘’rassuré les dirigeants algériens en leur garantissant que la France n’emboîtera pas le pas aux Etats-Unis concernant la reconnaissance de la marocanité du Sahara Occidental tant que l’ONU n’ait pas encore définitivement tranché ce conflit. Pour ménager la susceptibilité du pouvoir algérien et lui garantir une certaine « neutralité positive », la France officielle, ajoute Maghreb Intelligence, veut se contenter de soutenir les efforts de l’ONU pour la résolution de ce conflit sans avantager ouvertement la position marocaine.’’

‘’Ouvertement’’, c’est le mot clé de cette information sachant que Paris a longtemps exprimé son soutien au plan d’autonomie marocain comme ‘’base d’une solution’’ à l’affaire du Sahara. Tout revirement compromettrait pour longtemps les relations avec le Maroc qui a officiellement mis la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara comme condition à toute relation soutenue.

En même temps, ce qui ressort du ‘’fléchissement’’ de la position française c’est qu’Alger est prêt à accepter le peu que Paris lui offre pourvu que ça nuise au Maroc. ‘’A travers cette nouvelle position négociée avec l’Algérie, selon Maghreb Intelligence, la France veut, semble-t-il, rétablir un certain équilibre au Maghreb et contrecarrer le leadership marocain en relançant le rôle de l’Algérie sur la scène régionale’’. On ne peut être plus insultant pour le ‘’souverainisme’’ traditionnel des dirigeants algériens tributaire désormais de Paris pour sortir de leur isolement.

C’est que parmi les défis auxquels les dirigeants algériens sont confrontés, l’amiral Pascal Ausseur cite, selon l’AFP, « l’alliance Israël/Maroc, un énorme coup pour l’Algérie » car susceptible de ‘’compenser sa supériorité numérique militaire’’ par un « ascendant qualitatif » du Maroc. (Quid avec AFP)
Source: Quid

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