Mondial 2026 : quand le sport est dévoyé de son but

Mondial 2026 : quand le sport est dévoyé de son but
En 2022, tout un continent s’est levé derrière le Maroc en demi-finale du Mondial 2026. 90 minutes, où la couleur de peau, le portefeuille et le passeport ne comptaient plus. Le football apparaissait alors comme le sport le plus simple et le plus fédérateur qui soit. Un ballon suffit. Pelé dans les rues de Bauru, Maradona dans les villas de Buenos Aires, Sadio Mané à Bambali : leurs parcours montrent qu’aucune origine sociale ne ferme les portes du rêve. Le football véhicule aussi des valeurs fortes. Le fair-play, le dépassement de soi, l’esprit d’équipe. Pendant 90 minutes, pays, classes et religions se mélangent dans les tribunes. Le Mondial incarne cette fête mondiale. Hymnes, drapeaux, émotions partagées. L’exemple de 2022 est frappant : le parcours du Maroc a créé une communion rare, de Dakar à Rabat en passant par Nouakchott. Le foot semblait alors fidèle à sa promesse : rassembler tous les peuples.
Pourtant, à l’approche du Mondial 2026, ce rêve vacille. Organisé à 48 équipes dans 3 pays, entre droits TV inaccessibles, visas refusés et matchs découpés pour la pub, l’événement ressemble plus à un produit marketing qu’à une fête populaire. Comment le football, censé unir, en est-il arrivé à exclure et à se vendre ? La réponse tient d’abord dans la logique marchande qui s’est imposée. Avec 48 équipes et 3 pays hôtes, États-Unis, Mexique, Canada, la FIFA maximise droits TV et sponsors. Résultat : billets hors de prix, calendriers surchargés, et surtout des matchs découpés en quatre quarts temps pour multiplier les pauses publicitaires. Le jeu se meurt, le show prime. En effet, quand le rythme d’un match est sacrifié pour une coupure pub, le football trahit son essence. Le spectacle passe avant le sport.
Ensuite, l’accès devient inégal et révèle une fracture Nord/Sud insupportable. Canal+ ne détenant plus les droits de diffusion pour l’Afrique subsaharienne, des millions de supporters sont coupés de l’événement. Le paradoxe est brutal : là où des gamins jouent avec un ballon de fortune dans les quartiers de Nouakchott tels Oufkeyl ou Wandama- stade de Kaédi, ils ne verront même pas leurs idoles à la télé. L’Afrique qui avait vibré pour le Maroc 2022 risque de suivre 2026 seulement via des résumés TikTok. Le foot de la rue est remplacé par un foot crypté et vendu.
Mais la dérive va plus loin, car la dimension politique s’invite désormais dans le jeu. Le refus des USA d’accorder des visas à des supporters africains et à un arbitre somalien désigné par la FIFA montre que le foot est devenu un business à la solde du capitalisme. Sur ce point, le silence de la FIFA est accablant. Institution censée défendre l’universalité du sport, elle n’a pas haussé le ton face à ces discriminations. Elle laisse ses propres représentants, comme cet arbitre somalien, être humiliés sans réagir. Pire encore, on constate un manque de solidarité des Africains eux-mêmes. La CAF, au lieu de faire bloc derrière l’un des siens, a gardé le silence. Aucune pression, aucune menace de boycott. Comment défendre l’image du football africain quand ses dirigeants abandonnent les leurs ? Cette lâcheté institutionnelle prouve que le continent a intégré les règles d’un jeu où les puissants décident et les autres subissent. Et les grandes stars, devenues jouets et marionnettes de leurs sponsors, gardent le silence. Elles, qui pourraient dénoncer, préfèrent préserver leurs contrats. La fracture Nord/Sud se creuse et le rêve d’unité s’effondre devant la réalité économique et politique.
Certes, dévoyé, le football l’est. Mort, il ne l’est pas. Malgré l’argent et les barrières, l’esprit du jeu continue de vivre par le bas. Les supporters restent le cœur du football. Chants, tifos, déplacements : ils rappellent que le stade appartient d’abord au peuple. Le football amateur et les initiatives locales gardent aussi la flamme. Dans les quartiers de Nouakchott comme à Kaédi, des gamins rêvent encore sans se soucier des droits TV ni des visas. Et puis le Mondial garde son pouvoir de magie. Un but à la 90e minute, une nation surprise qui élimine un géant : ces émotions ne s’achètent pas. Elles recréent l’unité, ne serait-ce que 90 minutes. Le Mondial 2026 sera donc tiraillé entre logique business et passion populaire, entre exclusion et communion. Le football n’est pas mort, il est en crise. Et c’est peut-être cette tension qui fait encore sa force.
En définitive, le Mondial 2026 révèle un football déchiré entre son idéal fédérateur et les lois du capitalisme. Entre FIFA silencieuse, stars muettes, quarts temps publicitaires stoppant des matchs en cassant le rythme et supporters exclus, le sport est dévoyé de son but. Mais tant qu’un enfant à Oufkeyl de Nouakchott, à Wandama de Kaédi et un autre de Jedida pourront rêver de ballon au pied, l’espoir de retrouver le « vrai » foot est toujours permis !
Analyse de Yahya Niane pour Rapide info



