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La Mauritanie entre l’urgence du développement et le développement d’urgences

Une analyse de la gouvernance en Mauritanie : comment concilier les programmes d'urgence (TAAZOUR, tournées ministérielles) et le développement durable des services essentiels

« À force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. » Alors que les missions ministérielles sillonnent les Wilayas pour préparer la nouvelle phase des programmes d’urgence, la Mauritanie s’interroge sur l’articulation entre écoute citoyenne, stratégie nationale (SCAPP 2016-2030) et coordination institutionnelle. Entre les interventions de TAAZOUR et les responsabilités sectorielles, retour sur les conditions indispensables pour bâtir des services publics véritablement pérennes.

« À force de sacrifier l’essentiel pour l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel ». Cette formule, attribuée au célèbre sociologue Edgar Morin, éclaire un dilemme de l’action publique : répondre immédiatement aux souffrances sans laisser l’immédiat tenir lieu de politique. En matière de développement, l’essentiel n’est pas seulement de lancer des projets ; c’est de construire les conditions durables d’une vie digne.

Les rencontres engagées dans les Wilayas pour préparer la deuxième phase du programme d’urgence d’accès aux services essentiels remettent ce dilemme au centre du débat.

Aller vers les populations est une démarche légitime. Un gouvernement qui écoute vaut mieux qu’une administration qui décide à distance. Mais l’écoute ne devient une méthode de développement que si elle s’inscrit dans une chaîne continue : connaissance des besoins, choix des priorités, programmation, financement, exécution et évaluation. La tournée ministérielle doit éclairer cette chaîne, non s’y substituer.

Écouter ne suffit pas à planifier

Il serait excessif de conclure, à partir de ces seules missions, qu’aucune étude sérieuse n’existe ou que tout serait improvisé. Les informations publiques consultées ne permettent pas davantage de confirmer une durée uniforme de deux ou trois jours pour les diagnostics. La critique doit donc porter sur une exigence vérifiable : quels travaux techniques précèdent les rencontres, quels critères arbitrent les demandes et quels documents permettent aux citoyens de contrôler les décisions ?

Une consultation brève peut révéler une panne, une injustice ou une priorité oubliée. Elle ne peut, à elle seule, établir la disponibilité durable d’une ressource en eau, dimensionner une carte sanitaire, anticiper les effectifs scolaires ou apprécier la viabilité d’une infrastructure. La parole des habitants est certes indispensable, mais elle ne dispense ni d’enquêtes, ni d’études de faisabilité, ni d’un examen des coûts de fonctionnement.

La participation doit aussi éviter de confondre les besoins d’un territoire avec les demandes de ses interlocuteurs les plus visibles. Les villages éloignés, les ménages pauvres, les femmes, les jeunes et les personnes handicapées doivent pouvoir faire entendre leurs priorités, y compris hors des réunions officielles. Une consultation crédible restitue les demandes recueillies, les désaccords et les raisons des choix finalement retenus.

Le programme gouvernemental doit devenir un engagement territorial

Que signifie le programme sur lequel le gouvernement sollicite la confiance du Parlement, s’il faut ensuite redécouvrir les besoins fondamentaux des territoires ? La question n’interdit pas l’adaptation : un programme n’est ni omniscient ni immuable. Elle oblige toutefois à distinguer une révision justifiée par des données nouvelles d’une succession d’annonces sans continuité.

Le programme gouvernemental devrait traduire les Ambitions présidentielles en objectifs mesurables, en responsabilités identifiées et en moyens budgétaires précis. Sa déclinaison territoriale devrait indiquer les déficits à résorber, les populations concernées et les étapes de réalisation. Les missions auraient alors pour fonction de vérifier, corriger et hiérarchiser des engagements déjà structurés, plutôt que de recommencer périodiquement leur formulation.

La Mauritanie dispose d’un cadre de référence : la Stratégie de croissance accélérée et de prospérité partagée, la SCAPP 2016–2030. Celle-ci, dont la mise en œuvre de son deuxième plan d’action (2021-2025), a fait l’objet d’une validation officielle le 5 mars 2026 à Nouakchott, articule croissance durable et inclusive, développement du capital humain et accès aux services sociaux de base, ainsi que renforcement de la gouvernance.

L’enjeu n’est donc pas d’inventer à chaque tournée une nouvelle doctrine, mais de rendre explicite la correspondance entre cette stratégie, le programme gouvernemental, les politiques sectorielles et les investissements locaux.

Quelle importance auraient les programmes nationaux et sectoriels s’ils ne répondaient pas aux nécessités régionales et locales ? Ils risqueraient de devenir tout simplement des catalogues administratifs. À l’inverse, une addition de demandes locales sans cadre national ne garantirait ni l’équité ni la cohérence des réseaux. Il faut tenir ensemble les deux échelles : des droits et des standards communs à tous, des modalités adaptées à chaque territoire.

TAAZOUR : une complémentarité à organiser, non une confusion à entretenir

La coexistence des ministères, de TAAZOUR et des programmes d’urgence n’est pas, en soi, la preuve d’un dysfonctionnement. Le mandat de TAAZOUR prévoit, précisément, des interventions de solidarité, d’inclusion et d’accès aux services de base au bénéfice des populations pauvres et vulnérables, dans le cadre des stratégies publiques et en concertation avec les autres acteurs.

La question décisive est celle de l’articulation de ces interventions avec les responsabilités sectorielles et territoriales.

Si plusieurs organismes financent des infrastructures comparables sans programmation partagée, le risque est celui des doublons, des zones oubliées et de responsabilités diluées. Qui choisit le site ? Qui garantit la qualité technique ? Qui affecte le personnel ? Qui entretient l’équipement ? Qui répond de l’interruption du service ? Une école financée par un opérateur social ne doit pas rester extérieure à la carte scolaire ; un centre de santé doit être équipé et doté de personnel adéquat, et intégré à l’organisation sanitaire et à son financement récurrent.

Il faut donc une programmation commune et une responsabilité clairement attribuée pour chaque opération. Les ministères garantiraient les normes, la cohérence des réseaux et le fonctionnement sectoriel ; TAAZOUR apporterait son ciblage social et ses instruments de solidarité ; les collectivités participeraient aux choix et au suivi de proximité, selon leurs compétences.

La Primature arbitrerait les chevauchements. La complémentarité se mesure au service effectivement rendu, non au nombre de structures mobilisées.

Une architecture cohérente : connaître, choisir, financer, rendre compte

Première exigence : un diagnostic territorial permanent. Chaque wilaya devrait disposer d’un état des lieux régulièrement actualisé, décliné jusqu’aux communes et aux localités : population, pauvreté, équipements existants, état de fonctionnement, accessibilité, ressources naturelles et risques climatiques. Les données statistiques, les cartes sectorielles et les enquêtes de terrain seraient confrontées aux expériences des habitants. Les résultats agrégés seraient publics, sans exposer les données personnelles des ménages.

Deuxième exigence : des priorités fondées sur des critères publiés. La gravité du déficit, la vulnérabilité des populations, la distance au service, le nombre de personnes desservies, la faisabilité et les coûts sur la durée devraient guider l’arbitrage. Le nombre de bénéficiaires ne saurait être le seul critère : les petites localités isolées ont, elles aussi, droit aux services essentiels. Les demandes non retenues devraient recevoir une justification et pouvoir être réexaminées.

Troisième exigence : des contrats territoriaux pluriannuels. L’État et les collectivités, dans le respect de leurs compétences, devraient convenir d’un portefeuille de projets rattaché aux objectifs nationaux. Pour chaque projet : un besoin documenté, un responsable, un coût d’investissement, une source de financement, un calendrier, des charges de fonctionnement et un indicateur de résultat. Ces contrats seraient préparés avec les services déconcentrés et soumis à une concertation publique avant leur inscription budgétaire.

Quatrième exigence : financer le service, pas seulement l’ouvrage. Une école exige des enseignants, des équipements pédagogiques et un entretien ; un centre de santé, des soignants, des médicaments et une chaîne d’approvisionnement ; un réseau d’eau, une ressource vérifiée, de l’énergie et une maintenance organisée. Aucun investissement ne devrait être engagé sans préciser son exploitant et les moyens de sa continuité. Réhabiliter un équipement existant peut être plus utile que construire un bâtiment supplémentaire.

Cinquième exigence : dépasser une approche exclusivement réparatrice. L’accès aux services doit accompagner les activités qui créent des revenus et renforcent l’autonomie : agriculture, élevage, transformation, artisanat et petites entreprises. Les projets doivent être choisis selon les potentialités locales, les débouchés et les contraintes écologiques, non selon un modèle uniforme. Formation professionnelle, énergie productive, accès aux marchés et financement adapté doivent être pensés ensemble. La protection sociale amortit les chocs ; elle ne remplace pas une politique économique territoriale.

Sixième exigence : donner aux acteurs locaux les moyens d’agir. La décentralisation ne consiste pas à demander aux élus de valider des décisions déjà prises. Elle suppose des compétences explicites, des ressources prévisibles et une assistance technique. Il faut renforcer l’ingénierie locale de préparation des projets, de passation des marchés et de suivi, plutôt que multiplier des dispositifs temporaires dont le départ emporte la mémoire du travail accompli.

Septième exigence : une redevabilité accessible. Un registre public partagé devrait identifier les opérations financées par les ministères, TAAZOUR et les programmes spéciaux, pour prévenir les doubles inscriptions et suivre les zones insuffisamment couvertes. Un tableau de bord distinguerait crédits engagés, paiements, travaux achevés et services réellement fonctionnels. Les citoyens disposeraient d’un mécanisme de réclamation ; le Parlement, d’un rapport territorial permettant un contrôle substantiel des engagements gouvernementaux.

Les indicateurs doivent mesurer ce qui change dans la vie des habitants : continuité et qualité de l’eau, temps d’accès aux soins, disponibilité des personnels, fréquentation scolaire, fiabilité de l’électricité, praticabilité des voies et pérennité des activités soutenues. Compter les ouvrages ne suffit pas.

Une infrastructure inaugurée n’est pas encore une garantie de durabilité et d’efficacité du service.

Faire de l’urgence une passerelle, pas un régime permanent

La séquence proposée est simple. D’abord, traiter sans attendre les ruptures vitales d’accès à l’eau, aux soins ou à l’alimentation, avec des mesures ciblées et traçables. En parallèle, consolider les diagnostics existants et publier l’état réel des interventions engagées. Ensuite, faire valider les priorités territoriales, leur faisabilité et leur financement. Enfin, intégrer les projets retenus à la programmation pluriannuelle et au budget, avec des revues régulières ouvertes aux élus et aux citoyens. L’action immédiate et la préparation de fond doivent progresser ensemble.

Cette articulation compte particulièrement lorsque les phases se chevauchent. L’Agence mauritanienne d’information indiquait, le 22 octobre 2026, que l’exécution de la première phase du programme d’urgence se poursuivait jusqu’en mars 2027, tandis que se préparait la deuxième. Préparer la suite avant la clôture peut être raisonnable ; encore faut-il distinguer les opérations achevées, celles en cours et les nouveaux besoins. Une phase supplémentaire ne doit ni masquer les retards précédents ni conduire à financer deux fois la même réponse.

Pour chaque intervention nouvelle, il faudrait donc demander : corrige-t-elle un manque resté sans réponse, prolonge-t-elle un réseau existant ou remplace-t-elle une opération défaillante ? Et pour chaque dispositif exceptionnel : à quelle condition pourra-t-il céder la place à une gestion ordinaire capable d’assurer la continuité du service ? L’urgence doit avoir une porte de sortie institutionnelle.

L’urgence de l’essentiel

Le débat ne devrait pas opposer ceux qui réclament des résultats rapides à ceux qui exigent une stratégie. Les populations ont besoin des deux. Elles ne peuvent attendre indéfiniment l’eau potable, les soins ou une école fonctionnelle ; elles ne devraient pas non plus dépendre éternellement du passage d’une délégation pour faire connaitre et reconnaître leurs besoins.

La véritable ambition serait de transformer les missions ministérielles en instruments de vérification, d’arbitrage et de reddition de comptes au sein d’une politique territoriale permanente. Écouter, certes ; mais documenter.

Annoncer, parfois ; mais financer. Construire, quand il le faut ; mais faire fonctionner. Et surtout, permettre aux citoyens de savoir pourquoi un choix a été fait, qui en répond et quel résultat ils sont en droit d’attendre.

Le développement d’urgence est légitime lorsqu’il soulage une privation immédiate. Il devient insuffisant lorsqu’il prétend remplacer le développement tout court. L’urgence de l’essentiel, pour la Mauritanie, est de bâtir une action publique assez cohérente pour que les besoins fondamentaux cessent d’être redécouverts, et assez responsable pour que les engagements deviennent des services durables. Le succès ne se mesurera pas au nombre de tournées, mais à ce qui continuera de fonctionner longtemps après le départ des ministres parce que convenablement équipé, correctement managé et régulièrement entretenu.

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Debellahi ABDEL JELIL

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