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Mauritanie : le spectre du troisième mandat et l’épreuve de maturité démocratique

le spectre du troisième mandat

Certaines questions reviennent avec l’insistance d’un vent du désert. Celle du troisième mandat en fait partie. En Mauritanie, le débat n’est pas encore un fait juridique, mais déjà un fait politique. Il divise, il inquiète, il mobilise. Et surtout, il révèle.
Révèle quoi ? Moins une bataille de personnes qu’une interrogation profonde sur la solidité de l’architecture institutionnelle nationale.

Le poids de l’histoire
La Mauritanie n’est pas un pays ordinaire dans la cartographie politique du Sahel. Elle a connu les ruptures militaires, les transitions incertaines, les équilibres fragiles. Depuis plusieurs années pourtant, une stabilité relative s’est installée, consolidée sous la présidence de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.

Cette stabilité, réelle, est souvent présentée comme un acquis précieux dans une région marquée par les coups d’État en chaîne et l’effondrement de certains ordres constitutionnels voisins. Elle constitue un capital politique que peu d’États sahéliens peuvent aujourd’hui revendiquer.

C’est précisément ce capital qui rend le débat sur un éventuel troisième mandat si sensible.

La Constitution : ligne rouge ou texte adaptable ?
La Constitution mauritanienne limite le président à deux mandats consécutifs. Cette limitation n’est pas un détail technique ; elle incarne un principe fondamental : l’alternance.

Dans toute démocratie, la règle du jeu est plus importante que les joueurs. Modifier une Constitution n’est pas en soi illégitime — de nombreux États le font. Mais toucher aux règles relatives à la durée du pouvoir exécutif constitue toujours un moment de vérité institutionnelle.

Car la question n’est pas uniquement juridique. Elle est symbolique.

Un troisième mandat, même légalement validé, envoie un message : celui d’un pouvoir qui prolonge sa présence au sommet de l’État. Dans des sociétés où les institutions restent en consolidation, le symbole peut peser plus lourd que la procédure.

Le miroir africain
L’expérience du continent offre des leçons contrastées.

En Guinée, la modification constitutionnelle sous Alpha Condé avait ouvert une séquence de tensions profondes, prélude à une rupture militaire.
En Côte d’Ivoire, le troisième mandat d’Alassane Ouattara avait suscité une forte polarisation nationale.
À l’inverse, au Rwanda, Paul Kagame a prolongé son pouvoir dans un contexte de stabilité politique assumée, mais au prix d’un débat persistant sur la nature du pluralisme.

Ces exemples montrent une chose : le risque n’est jamais automatique, mais il est toujours possible.

Le véritable danger : la fracture interne
Pour la Mauritanie, le risque majeur ne serait pas nécessairement l’instabilité immédiate. Il serait plus insidieux : la fracture progressive de la confiance nationale.

Une réforme mal consensuelle pourrait :

accentuer la polarisation entre majorité et opposition ;
fragiliser la crédibilité des institutions ;
nourrir un discours de défiance parmi la jeunesse ;
exposer le pays à des pressions diplomatiques accrues.
Dans un environnement sahélien sous tension sécuritaire permanente, toute fissure politique interne devient un facteur stratégique.

Stabilité ou alternance : un faux dilemme ?
Les défenseurs d’une éventuelle révision invoqueraient sans doute la continuité, l’expérience, la stabilité. Argument respectable dans une région où l’effondrement étatique n’est jamais théorique.

Mais la stabilité durable repose moins sur la permanence des dirigeants que sur la robustesse des institutions. Une alternance maîtrisée peut, paradoxalement, renforcer la solidité du système en prouvant qu’il fonctionne indépendamment des individus.

Le vrai test de maturité démocratique n’est pas la capacité à conserver le pouvoir ; c’est la capacité à l’organiser, puis à le transmettre sans heurts.

Une responsabilité historique
La Mauritanie se trouve aujourd’hui dans une position singulière : elle est l’un des rares pays du Sahel à avoir consolidé une trajectoire institutionnelle relativement apaisée ces dernières années.

La question d’un troisième mandat ne doit donc pas être abordée comme une querelle politicienne, mais comme un choix historique. Chaque génération politique laisse une empreinte. Certaines consolident les règles ; d’autres les redéfinissent.

Le débat mérite sérénité, lucidité et responsabilité.

Conclusion
Un troisième mandat en Mauritanie ne serait pas, par nature, un cataclysme. Mais il constituerait un moment critique. Un test de maturité pour l’État, pour les élites et pour la société.

Dans un pays façonné par le désert, la patience est une vertu. Les tempêtes politiques, elles, sont souvent le fruit de décisions précipitées.

Au fond, la vraie question n’est pas de savoir si le chiffre “trois” ou « cinq » que j’avais auparavant demandé est dangereux.
Elle est de savoir si les institutions mauritaniennes sont désormais assez fortes pour que le pouvoir ne soit plus une personne, mais une règle.

Et c’est peut-être là que se joue l’avenir démocratique du pays.

Ahmed Ould Bettar

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