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Mauritanie : l’illusion de l’unité ou le risque d’une opposition sans cap ?

Dans une allocution récente à Nouakchott, Biram Ould Dah Ould Abeid a lancé un appel vibrant à l’unité de l’opposition et à la construction d’une coalition capable de porter l’alternance lors des échéances de 2028-2029. Le discours, structuré autour de la responsabilité collective, de la solidarité et d’une refondation nationale, se veut mobilisateur. Pourtant, à rebours de cette lecture volontariste, une interrogation demeure : l’unité proclamée est-elle nécessairement synonyme de renouveau démocratique, ou risque-t-elle d’aboutir à une uniformisation qui affaiblit la pluralité politique ?

Car l’histoire politique, en Mauritanie comme ailleurs, enseigne que la diversité des sensibilités n’est pas toujours un obstacle. Elle peut être l’expression d’un débat sain, indispensable à toute démocratie vivante. Vouloir dépasser les divisions peut sembler louable ; encore faut-il éviter que cette ambition ne se transforme en injonction implicite à taire les divergences idéologiques. Une opposition qui ne débat plus de ses orientations court le danger de se définir davantage par ce qu’elle rejette que par ce qu’elle propose.

Le constat dressé par le leader anti-esclavagiste sur les rivalités internes et les querelles d’ego n’est pas dénué de fondement. Mais réduire les désaccords à de simples postures personnelles pourrait occulter une réalité plus structurante : les fractures programmatiques existent bel et bien, qu’il s’agisse des priorités économiques, de la place de l’État, des réformes sociales ou des équilibres institutionnels. Les ignorer au nom d’une coalition élargie reviendrait à différer des arbitrages pourtant essentiels.

Au cœur du discours figure également une critique du dialogue politique, perçu comme un outil parfois instrumentalisé pour maintenir le statu quo. Là encore, la prudence s’impose. Si le dialogue peut être imparfait, son rejet implicite risque d’alimenter une logique de confrontation permanente. Or, dans des sociétés traversées par des lignes de fracture sociales et identitaires, la politique du compromis demeure souvent la moins périlleuse. La tentation de la rupture radicale, même habillée du langage de la libération, peut engendrer des attentes difficilement conciliables avec la stabilité institutionnelle.

L’appel à une « grande coalition des insoumis » soulève par ailleurs une question stratégique : une alliance fondée principalement sur l’opposition au pouvoir peut-elle durablement se transformer en projet de gouvernance ? L’expérience montre que conquérir le pouvoir et l’exercer relèvent de deux temporalités distinctes. Sans vision claire des politiques publiques, l’unité électorale peut rapidement se fissurer au contact des responsabilités.

Plus encore, l’évocation d’une société affranchie de toute domination, « sans maître ni esclave », résonne comme un horizon moral puissant. Mais la politique se nourrit aussi de réalisme. Les transformations profondes exigent du temps, des institutions solides et une culture du compromis. Promettre une refondation totale peut galvaniser ; cela peut aussi nourrir une attente que les mécanismes démocratiques, par nature progressifs, peinent à satisfaire.

Il convient également de s’interroger sur la représentation réelle de l’opposition. Se présenter comme le réceptacle de la souffrance populaire comporte un risque : celui de confondre mobilisation ponctuelle et adhésion durable. Les foules expriment parfois une colère ; elles ne dessinent pas toujours un mandat clair pour gouverner. Entre protestation et projet, le passage reste l’un des défis majeurs de toute force politique.

En filigrane, une autre lecture est possible : et si les divisions dénoncées n’étaient pas seulement des faiblesses, mais aussi la preuve d’un espace politique encore capable de débat ? Dans ce cas, la priorité ne serait pas tant de fusionner les voix que de structurer un pluralisme lisible, offrant aux électeurs de véritables choix.

À l’approche de la prochaine décennie électorale, la Mauritanie se trouve peut-être moins face à un dilemme entre unité et dispersion qu’à une exigence plus fondamentale : clarifier les projets, renforcer la crédibilité des programmes et consolider les mécanismes de confiance démocratique. L’alternance ne se décrète pas ; elle se prépare dans la cohérence, la patience et la capacité à convaincre au-delà des cercles militants.

L’allocution de Biram Ould Dah Ould Abeid a le mérite de rappeler l’urgence d’un sursaut politique. Mais l’antithèse de cet appel n’est pas le renoncement — elle réside plutôt dans une vigilance critique : l’unité ne vaut que si elle respecte la pluralité, et la promesse de rupture ne gagne en force que lorsqu’elle s’appuie sur une vision concrète de l’avenir.

Dans une démocratie en construction, la véritable maturité politique consiste peut-être à accepter que le désaccord, loin d’être une menace, demeure l’un des moteurs les plus sûrs du progrès collectif.

Rédaction Rapide info – Synthèse Sidi Mohamed et Ardo Ousmane

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