Mauritanie à Genève: entre diplomatie normative et indicateurs préoccupants

61e session du Conseil des droits de l’homme à Genève
Par Cheikh Sidati Hamady
Expert en Droits des CDWD( Gfod ). Chercheur associé Spécialiste des Discriminations Structurelles, Analyste, Essayiste.
Le 26 Février 2026
Le 25 février 2026, devant la 61e session du Conseil des droits de l’homme à Genève, le Commissaire aux droits de l’homme, à l’action humanitaire et aux relations avec la société civile, M. Sid’Ahmed Ely Benane, a présenté un tableau résolument positif de la situation des droits humains en Mauritanie. Il a décrit les droits fondamentaux comme un « choix souverain », solidement ancré dans la Constitution, structuré par la Stratégie nationale 2024-2028 et porté par les réformes du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Selon lui, ces droits s’articuleraient avec le développement socio-économique et une gestion « équilibrée » des migrations et de la sécurité au Sahel.
Pourtant, derrière ce discours officiel se cachent des réalités préoccupantes : la persistance de l’esclavage et des pratiques analogues, la vulnérabilité extrême de larges pans de la population, la répression des lanceurs d’alerte et la limitation de la liberté d’expression, dénoncées par des rapports indépendants et des mécanismes internationaux. Ces tensions révèlent un fossé inquiétant entre la rhétorique diplomatique et la protection concrète des droits humains sur le terrain, soulignant que l’image d’un État entièrement maître de ses réformes reste largement à démontrer.
1. Pauvreté structurelle et vulnérabilité multidimensionnelle
La Mauritanie reste classée parmi les pays à développement humain moyen-faible. Selon le Rapport sur le développement humain du PNUD 2023/2024, le pays occupe le 158e rang sur 193 pays, avec un IDH d’environ 0,556.
L’Indice de pauvreté multidimensionnelle (MPI) indique que près de 43% de la population est multidimensionnellement pauvre, avec une intensité de privation dépassant 45% chez les ménages concernés. En milieu rural, le taux de pauvreté multidimensionnelle dépasse 60% dans certaines wilayas.
La Banque mondiale estime que 29% à 31% de la population vit sous le seuil national de pauvreté monétaire. Les inégalités régionales et sociales sont marquées : l’accès à l’électricité, à l’eau potable, à l’éducation secondaire et aux soins spécialisés demeure fortement inégalitaire. Ces fragilités structurelles créent un terrain propice aux formes contemporaines d’exploitation, notamment le travail domestique forcé et les pratiques assimilables à l’esclavage par ascendance.
2. Esclavage et impunité : avancées législatives et déficit d’application
La loi n° 2015-031 qualifie l’esclavage et les pratiques analogues de crimes et prévoit des peines allant jusqu’à 20 ans de prison. En 2016, des tribunaux spécialisés ont été institués pour traiter ces affaires. La loi 2024-039 a récemment créé la Cour pénale spéciale pour les cas d’esclavage et de trafic d’êtres humains, renforçant ainsi l’arsenal juridique national.
Cependant, l’application reste limitée. Entre 2016 et 2022, le nombre de condamnations effectives est faible par rapport aux signalements déposés par les ONG. Plusieurs dossiers sont actuellement en attente sur la table de la Cour pénale spéciale et des tribunaux spécialisés.
Selon le Global Slavery Index 2023, la prévalence de l’esclavage moderne en Mauritanie est estimée à 1,3% de la population, soit environ 56 000 personnes. Parmi elles, les formes les plus fréquentes sont le travail domestique forcé, les mariages forcés et les servitudes liées à l’ascendance. Le pays figure parmi ceux ayant la prévalence la plus élevée en Afrique. L’application judiciaire des lois reste faible, avec un très faible nombre de condamnations effectives malgré l’existence de lois pénales adaptées.
La loi d’amnistie 93-23 continue d’être critiquée lors des cycles de l’Examen périodique universel (EPU), plusieurs États recommandant son abrogation afin de permettre la poursuite des violations graves du passé. Le rapport 2024 du Département d’État américain note également la persistance de l’esclavage héréditaire malgré les lois et l’accès limité à la justice pour les victimes.
De plus, des acteurs internationaux ont insisté sur la nécessité pour la Mauritanie de préciser les mesures concrètes envisagées pour garantir vérité, justice et réparations aux victimes, des attentes qui restent largement insatisfaites (Conseil des droits de l’homme, EPU 2021-2026).
3. Gouvernance, libertés publiques et EPU 2026 : un examen sous les projecteurs internationaux
La Mauritanie se retrouve une nouvelle fois sous les projecteurs internationaux. À l’occasion de son quatrième Examen périodique universel (EPU), tenu le 20 janvier 2026 devant le Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, le pays a essuyé un flot de critiques appuyées sur l’état préoccupant des droits humains.
Au total, 271 recommandations ont été adressées aux autorités, révélant la persistance de graves insuffisances en matière de libertés fondamentales, de lutte contre la torture et d’accès à la vérité pour les victimes du « Passif humanitaire ». Ces recommandations concernent des enjeux cruciaux : protection des libertés individuelles, prévention de la torture et des détentions arbitraires, transparence et indépendance des enquêtes judiciaires, et mise en œuvre effective des droits des victimes.
Les autorités mauritaniennes doivent désormais examiner ces recommandations et soumettre leur position officielle lors de la 62ᵉ session du Conseil des droits de l’homme, prévue en juin-juillet 2026.
Pour MENA Rights Group, le message est clair : la Mauritanie doit passer des engagements aux actes. L’organisation presse le gouvernement d’accepter les recommandations clés, notamment celles portant sur la protection effective des libertés fondamentales, l’interdiction absolue de la torture et la fin de l’impunité liée au « Passif humanitaire ».
Au-delà des déclarations diplomatiques, c’est désormais la crédibilité même de la Mauritanie en matière de droits humains qui se joue.
3.1. Torture et détentions arbitraires : garanties encore insuffisantes
La persistance de critiques lors de l’EPU 2026 fait écho à des problèmes structurels documentés par les rapports internationaux. Plusieurs États, dont la Gambie, l’Estonie et la Mongolie, ont exhorté la Mauritanie à renforcer les protections, en particulier en garantissant un accès immédiat à un avocat dès l’arrestation et en menant des enquêtes indépendantes sur toutes les allégations.
La Suisse a insisté sur la nécessité de poursuivre effectivement les responsables, un signal clair face aux préoccupations persistantes sur l’impunité.
Le rapport alternatif de MENA Rights Group pointe la législation antiterroriste comme particulièrement problématique : le régime de garde à vue prolongée permet une détention pouvant atteindre 45 jours sans contrôle judiciaire ni assistance juridique.
Cette situation illustre le décalage entre le discours officiel sur la consolidation des libertés et la réalité des pratiques judiciaires et sécuritaires sur le terrain.
4. Migration et droit international : enjeux récents et controverses
La Mauritanie demeure un pays stratégique pour les migrations transsahariennes, à la fois comme pays d’origine, de transit et d’accueil. Selon les données du HCR 2025, le pays héberge plus de 176 000 réfugiés .
La majorité de ces populations se concentre dans les wilayas frontalières et dans les centres urbains comme Nouakchott, Nouadhibou et Rosso.
Les ONG internationales et rapports indépendants alertent sur des pratiques préoccupantes dans la gestion des flux migratoires. Human Rights Watch et Amnesty International documentent que, entre 2020 et 2025, la Mauritanie a procédé à des expulsions collectives et refoulements vers le Mali et le Sénégal, souvent sans évaluation individuelle des situations, y compris pour des mineurs et des demandeurs d’asile.
La coopération sécuritaire renforcée avec l’Union européenne et l’Espagne, visant à « externaliser » le contrôle des frontières africaines, soulève de sérieux problèmes de droits humains. Ces mesures incluent la surveillance militaire des frontières, la détention temporaire de migrants en zones frontalières et des expulsions rapides vers des zones de conflit ou peu sûres, en violation potentielle du principe de non-refoulement.
Le rapport 2024 du Département d’État américain corrobore ces préoccupations : il mentionne des expulsions forcées et la détention de migrants sans recours judiciaire effectif, soulignant le risque de violations continues des droits fondamentaux.
5. L’affaire Nouha Mohamed : présomption d’esclavage, exploitation de mineurs et arrestation des lanceurs d’alerte
L’affaire de la fillette Nouha Mohamed, 11 ans, illustre la persistance de tensions entre discours officiel et réalité des droits humains. Selon des rapports d’ONG et de militants locaux, la mineure aurait été soumise à des travaux domestiques lourds, à une privation de scolarité et à un isolement social complet. Les conditions signalées comprenaient :
Déplacements forcés entre plusieurs domiciles pour accomplir des corvées physiques
Privation d’éducation et d’accès aux loisirs
Contrôle permanent et dépendance complète vis-à-vis de son employeur présumé
Le parquet a classé le dossier sans suite le 16 février 2026, décision juridiquement susceptible d’appel. La requalification en « travail de mineur » plutôt qu’en esclavage ou exploitation aggravée soulève des questions sur l’indépendance et la rigueur de l’enquête judiciaire.
Le cadre juridique applicable comprend :
La loi n° 2015-031 sur l’esclavage et les pratiques analogues
La loi 2024-039 instituant la Cour pénale spéciale
La Convention relative aux droits de l’enfant, articles 32 et 35
Les conventions OIT 138 et 182 sur le travail forcé et les pires formes de travail des enfants
Le Protocole de Palerme sur la traite des personnes
La Déclaration des Nations Unies sur les défenseurs des droits de l’homme
Des militants et lanceurs d’alerte ayant dénoncé publiquement la situation ont été arrêtés, ce qui pose la question du respect des mécanismes internationaux protégeant les défenseurs des droits humains.
L’affaire Nouha Mohamed constitue un test de la capacité des institutions judiciaires à :
Qualifier correctement les faits au regard de l’exploitation aggravée et de l’esclavage
Garantir la protection d’une victime mineure vulnérable
Assurer la transparence et l’indépendance de l’enquête
Le rapport 2024 du Département d’État américain note que des cas d’exploitation infantile et de répression d’activistes anti-esclavage ont été documentés, soulignant les difficultés persistantes pour les victimes à obtenir justice.
Conclusion : la crédibilité à l’épreuve des indicateurs
Les discours diplomatiques peuvent mettre en avant des stratégies, des réformes et des engagements. Cependant, les indicateurs internationaux , IDH 0,556 (158e), score Freedom House 39/100, CPI 30/100, taux de pauvreté multidimensionnelle supérieur à 40% dressent un tableau beaucoup plus complexe.
À l’approche de l’EPU 2026, la Mauritanie devra démontrer :
Une augmentation significative des condamnations effectives pour esclavage
Une protection renforcée des victimes et des défenseurs des droits humains
Une conformité stricte aux normes internationales en matière migratoire
Des mécanismes indépendants d’évaluation des politiques publiques
Le rapport 2024 du Département d’État américain conclut à des défis persistants concernant l’esclavage, la protection des migrants et la répression des voix dissidentes, appelant à une vigilance continue.
Genève ne doit pas être un simple exercice de communication stratégique. La véritable mesure des engagements repose sur les données, les décisions judiciaires et la protection concrète des plus vulnérables.
Références
PNUD, Human Development Report 2023/2024
UNDP & OPHI, Global Multidimensional Poverty Index 2023 – Mauritania
Banque mondiale, World Development Indicators & Mauritania Poverty Update 2023-2024
Données compilées à partir des rapports des tribunaux spécialisés et ONG locales (2016-2022)
Amnesty International, UPR Submission – Mauritania, 2020-2023
Walk Free Foundation, Global Slavery Index 2023
Conseil des droits de l’homme, Examen périodique universel – Mauritanie (cycles 2015, 2021, recommandations en cours)
Freedom House, Freedom in the World 2024 – Mauritania
Transparency International, Corruption Perceptions Index 2023
World Bank, CPIA Africa 2023 Report
UNHCR, Mauritania Operational Data Portal, 2025
Human Rights Watch, World Report 2023-2025 (chapitres Mauritanie)
U.S. Department of State, 2024 Country Reports on Human Rights Practices: Mauritania https://www.state.gov/reports/2024-country-reports-on-human-rights-practices/mauritania/
OIT, International Labour Standards on Child Labour (Conventions 138 & 182)
UNODC, Protocol to Prevent, Suppress and Punish Trafficking in Persons (Palermo Protocol)
ONU, Convention on the Rights of the Child, Articles 32 & 35
ONU, Declaration on Human Rights Defenders, 1998
IRA-Mauritanie, rapports sur Nouha Mohamed (février 2026)
MENA Rights Group, Alternative UPR Submission on Mauritania, 2025


