Maroc, Espagne et le clou de Joha

Mouna Hachimi
Mouna Hachimi

Maroc, Espagne et le clou de Joha

Par Mouna Hachim le 29/05/2021 à 12h00 © Copyright : DR

Certains agissements contre l’intégrité territoriale marocaine ressemblent à ce clou de Joha, qui a le don de maintenir une perpétuelle tension, propice aux doubles-jeux des acheteurs de ressources tous azimuts, vendeurs d’armes et distributeurs de slogans.

Lorsque Joha a dû quitter la maison qu’il occupait, il a émis une réserve: rester maître du clou accroché dans le salon. Le lendemain, il vint y accrocher sa cape. Le surlendemain, il la remplaça par une corde qui lui servit à atteler sa bête, détachée ensuite au profit de la dépouille pestilentielle de son âne. Et ainsi de suite dans une guerre de nerfs et d’usure…

 Comparaison n’est pas raison mais certains agissements contre l’intégrité territoriale marocaine ressemblent à ce clou de Joha, qui a le don de maintenir une perpétuelle tension, propice aux doubles-jeux des acheteurs de ressources tous azimuts, vendeurs d’armes et distributeurs de slogans.

 Des décennies après la décolonisation, le Sahara reste au cœur des hégémonismes, par marionnette interposée, servant par la même occasion des convoitises néocoloniales nostalgiques et revanchardes.

 Le mérite d’une crise est de révéler au grand jour les manigances des uns et des autres et de faire tomber les masques des prétendus amis, voire des observateurs appelés «neutres».

 Les récents développements en sont la preuve: un voisin au nord, présenté comme partenaire stratégique et ami, fait entrer en catimini, sous une fausse identité, dans des conditions dignes d’un mauvais polar, le chef d’une milice séparatiste, poursuivi par la justice espagnole pour plusieurs plaintes (torture, viol, détention illégale et autres violations des droits de l’homme), portant les armes contre ledit ami autour d’une affaire capitale de souveraineté. Étrange conception de l’amitié!

 Un autre voisin et frère, prétendument neutre dans cette affaire, démontre à quel point il est compromis jusqu’aux narines. Pour ne rester que dans le cadre du «Ghali gate», il fournit le passeport au chef séparatiste, répondant au doux faux nom de Benbattouche. Il négocie dans les coulisses les modalités de son transfert vers l’Espagne en compagnie d’un médecin algérien, mort administrativement depuis 10 ans. Le polar tourne grotesque!

Il faut dire que la reconnaissance américaine de la souveraineté du Maroc sur le Sahara avait déjà permis de sortir d’une réserve de façade Alger, Madrid ou Berlin.

 Ah Berlin! …Quand on aime l’histoire, comment ne pas être tenté de remonter à la genèse du problème, aux responsabilités historiques et donc à Berlin!

 Nous y sommes en 1884-85. Quatorze puissances se réunissent dans le cadre de la Conférence de Berlin, sous le thème on ne peut plus explicite: «Modalités du partage de l’Afrique».

 L’Espagne s’y voit confortée dans ses vocations expansionnistes à la suite de l’expédition de 1884, menée par le capitaine Emilio Bonneli de la «Société des Africanistes et Colonialistes». Ça ne s’invente pas !

 Dans un contexte de rivalités internationales, le gouvernement espagnol notifiait aux pays signataires de la Conférence sa décision de placer sous sa protection la côte de Rio de Oro s’étendant de Cap Boujdour au Cap Blanc.

Le chef-lieu en est la presqu’île de Dakhla, baptisée Villa Cisneros, en hommage au cardinal Francisco Jimenez de Cisneros, grand-Inquisiteur, confesseur d’Isabelle la Catholique, de sinistre mémoire pour les musulmans qui retiennent ses mesures d’évangélisation forcée ou l’autodafé qui avait vu brûler en 1500 à Grenade, 8.000 manuscrits islamiques et des exemplaires du Coran… Plus qu’un nom, un symbole!

 Les manigances coloniales ne se firent pas sans les réactions des tribus qui assaillirent en 1885 le fort en début de construction avec la poursuite des attaques, forçant les Espagnols à rester cloisonnés dans la Villa et à contester auprès du Sultan dans une attestation évidente de souveraineté. Cela ne se fera pas non plus sans la réaction officielle du Maroc qui envoya des émissaires aux tribus, ainsi qu’une note circulaire en 1886 protestant contre certaines puissances européennes en particulier l’Espagne, tandis que le Sultan préparait une expédition dans le Sud.

 Par ailleurs, le traité de paix de 1860 signé après la guerre de Tétouan, déclenchée contre le Maroc à la suite d’une escarmouche de frontières près de cet autre clou de Joha, à Sebta, stipulait l’octroi d’un établissement de pêche comprenant dans le Sud le territoire de Santa Cruz de la Mar Pequeña.

La concrétisation effective de ce que les Espagnols considéraient comme un droit (sûrement du plus fort!) ne put se réaliser, en raison des tergiversations pour déterminer l’emplacement du vieil établissement, occupé en 1476 lors de l’expédition du conquistador des îles Canaries Diego de Herrera, libéré et rasé par les Saâdiens en 1524 et disparu, depuis, des cartes.

En 1877, le territoire d’Ifni est choisi par la commission chargée de déterminer la localisation de Santa Cruz, tantôt assimilée à Ifni tantôt au Rio de Oro selon les appétits et les aléas. Mais il a fallu attendre 1934 pour une occupation effective au terme de plusieurs batailles, alors que Tarfaya avait été occupée plus tôt à la suite d’un accord entre l’Espagne et la France qui avait annexé à «son» Algérie les Oasis sahariennes orientales.

C’est ainsi que le Sahara marocain, berceau de plusieurs dynasties, aux liens humains, politiques, économiques ininterrompus avec le reste du Royaume, s’est trouvé doublement amputé, victime d’une colonisation mixte.

Mais si le colonisateur est parti, lui a succédé son clou, entrave au développement véritable et à la construction de l’unité maghrébine, voire africaine, source de conflits et d’instabilités dont les répercussions dépassent le cadre du continent.

Comment déclarer «représentant légitime du peuple sahraoui», une entité artificielle, absente de tout document d’histoire, non déclarée en tant que tel dans aucune pièce des Nations-unies, ni confortée par une quelconque assise populaire? Que signifie au juste «peuple sahraoui» et pourquoi pas un «peuple des plaines» ou un «peuple des montagnes» tant qu’on y est?

Accorderait-on le même droit au «peuple sahraoui» d’Algérie, au «peuple sahraoui» de Tunisie, de Lybie ou bien le peuple sahraoui s’arrête aux frontières marocaines? Autoriserait-on la création de républiques démocratiques basque ou catalane, à titre d’exemple, lesquelles ont au moins la cohérence d’avoir leur langue spécifique et leurs historiques principautés et royaumes? Et enfin, pourquoi s’acharner à torpiller la proposition marocaine d’autonomie élargie?

On en revient au clou… Sauf qu’à trop le titiller, il y a risque de se retrouver entre le marteau et l’enclume.

Par Mouna Hachim

Le 360