La Marginalisation des Négro-Mauritaniens : Une Conséquence de l’Incapacité Stratégique et Organisationnelle de Leurs Dirigeants
Négro-Mauritaniens
Depuis l’indépendance de la Mauritanie en 1960, le pays est le théâtre d’une transformation identitaire profonde et contestée : son ancrage progressif et systématique dans le monde arabo-berbère (le Maghreb) au détriment de ses réalités ouest-africaines et subsahariennes. Ce processus, souvent qualifié d’« arabisation » ou de « beydanisation » de l’État et de l’espace public, n’est pas le fruit d’un hasard historique. Il est la résultante d’un projet politique porté par l’élite beydane (maures blanches) qui a successivement dirigé le pays. Face à ce projet hégémonique, les communautés négro-mauritaniennes (Haalpulaar, Soninké, Wolof ) ont vu leurs droits, leurs cultures et leur place dans la nation se réduire comme une peau de chagrin. Les causes de cet échec à défendre une Mauritanie pluraliste et équilibrée sont multiples, mais une analyse froide oblige à pointer une responsabilité interne accablante : le manque criant de compétences politiques, de qualifications stratégiques et d’organisation professionnelle des dirigeants des mouvements et partis négro-mauritaniens. Cette carence a rendu leurs actions inefficaces, voire contre-productives, laissant le champ libre à l’État beydane pour réaliser son projet sans rencontrer de résistance structurée et pérenne.
L’Échec Stratégique : L’Absence de Vision et de Planification à Long Terme
Le combat politique n’est pas une suite de réactions émotionnelles ou d’actions ponctuelles. C’est une guerre de position qui nécessite une stratégie claire, écrite, partagée et chiffrée. Or, les mouvements négro-mauritaniens pêchent fondamentalement par l’absence totale d’une telle architecture stratégique.
Le Déficit de Vision Clair et Partagé : Quel est le projet de société porté par ces mouvements ? Une Mauritanie fédérale ? Un État strictement binational ? Une réforme en profondeur de l’État unitaire actuel pour le rendre inclusif ? Les réponses sont floues, changeantes, souvent tributaires des circonstances ou des personnalités en présence. Cette absence de « feuille de route » claire et précise empêche la mobilisation soutenue des populations et facilite la tâche de l’adversaire, qui peut caricaturer ou diviser des revendications perçues comme confuses.
L’Improvisation comme Mode de Gouvernance Interne : Il n’existe pratiquement pas, au sein de ces organisations, de stratégie écrite déclinant des objectifs à court, moyen et long terme, avec des indicateurs de performance et des échéances précises. Comment mesurer les progrès, ajuster les tactiques, rendre des comptes aux sympathisants, sans un tel document de référence ? Cette carence transforme l’action politique en une suite d’initiatives éparses, souvent liées à l’actualité immédiate (une arrestation, une discrimination ponctuelle) sans jamais s’attaquer aux causes structurelles.
L’Absence de Professionnalisation de l’Action Politique : Un mouvement politique sérieux fonctionne comme une organisation complexe. Il a besoin de départements spécialisés : un département juridique pour suivre les dossiers des déportés, des dépossédés, et contester les lois discriminatoires ; un département de communication pour maîtriser le récit médiatique et contrer la propagande étatique ; un département de formation pour éduquer les cadres et les militants à la rhétorique, à la négociation, au droit ; un département des relations internationales pour alerter et mobiliser la diaspora, les organisations africaines et internationales. Ces structures sont soit inexistantes, soit embryonnaires et dysfonctionnelles, réduisant l’action à sa dimension la plus basique et la moins efficace.
L’Échec Organisationnel : Le Chaos Structurel et l’Amateurisme Chronique
Une stratégie, même brillante, reste lettre morte sans une organisation robuste pour la mettre en œuvre. C’est précisément le talon d’Achille des mouvements négro-mauritaniens.
Des Organigrammes Fantômes : Peu de ces mouvements peuvent présenter un organigramme professionnel et fonctionnel. Les rôles et responsabilités sont flous, souvent concentrés entre les mains d’un leader charismatique mais surchargé, sans délégation effective. Il n’y a pas de services avec des objectifs clairs et précis, ce qui engendre dupliquer les efforts, des conflits de compétence et, in fine, une paralysie décisionnelle.
La Culture de l’Intermittence au Détriment de la Permanence : L’organisation d’événements (réunions, marches, colloques) est souvent aléatoire, liée aux humeurs ou aux ressources disponibles, et non à un calendrier militant rigoureux. Plus grave encore, la production régulière de rapports d’activité, d’analyses politiques, de bilans financiers – essentielle pour la transparence, l’apprentissage et la crédibilité – ne semble pas être à l’ordre du jour. Cette absence de rigueur administrative et de redevabilité mine la confiance des militants et des partenaires potentiels.
Le Fléau de la Division et de l’Égo des Leaders : L’histoire politique négro-mauritanienne est émaillée de scissions, de créations de micro-mouvements ethniques (pulaar, soninké, wolof) et de conflits de leadership personnels qui prennent le pas sur l’intérêt général. Cette fragmentation, exploitée à merveille par le système beydane (« diviser pour régner »), disperse les forces, brouille le message et rend toute négociation unitaire et forte impossible. L’incapacité à constituer un front large, durable et discipliné est une faute politique majeure.
L’Échec Financier : La Précarité qui Tue l’Ambition Politique
Avant toute chose, la politique a un coût. Une lutte pour la justice et l’égalité aussi. L’indigence financière chronique de ces mouvements est à la fois une cause et une conséquence de leurs faiblesses organisationnelles.
Un Cercle Vicieux de la Précarité : Sans financement stable, impossible d’avoir un siège fonctionnel, de salarier des permanents compétents, de financer des campagnes de communication, des actions en justice ou des missions de lobbying international. Cette précarité contraint les mouvements à une survie au jour le jour, les empêchant de mener des actions de long terme. Inversement, leur manque de professionnalisme et de résultats visibles les rend peu attractifs pour les bailleurs de fonds potentiels (diaspora, ONG internationales), perpétuant ainsi la pénurie.
2. La Dépendance aux Financements Occasionnels et Suspects : Le manque de stratégie de collecte de fonds transparente (cotisations régulières des militants, crowdfunding, partenariats clairs) ouvre la porte à des financements opaques, parfois provenant d’hommes d’affaires ou de sources politiques aux agendas cachés. Cette dépendance crée des obligations et peut conduire à la corruption, à l’instrumentalisation et, in fine, à la trahison des objectifs initiaux.
L’Impossibilité de Concurrencer l’Appareil d’État : Face à un État beydane qui dispose de toutes les ressources de la nation (administration, médias publics, financement) pour promouvoir son projet d’arabisation, des mouvements misérables et désorganisés ne font pas le poids. Ils ne peuvent financer des contre-études, des chaînes de télévision ou de radios alternatives, des instituts de recherche, qui seraient pourtant essentiels pour déconstruire le discours hégémonique et proposer un narratif concurrent.
Les Conséquences : La Réalisation Sans Encombre du Projet Beydane
Les carences décrites ci-dessus ont eu un impact désastreux sur la capacité de résistance des communautés négro-mauritaniennes.
L’Ancrage Irréversible dans le Monde Arabe : L’action désordonnée et inefficace des dirigeants négro-mauritaniens n’a eu quasiment aucun impact pour contrer la volonté systématique des régimes successifs d’ancrer la Mauritanie en Afrique du Nord. L’adhésion à la Ligue Arabe, la promotion exclusive de la langue arabe dans l’administration et l’éducation, la réécriture d’une histoire nationale niant l’apport négro-africain, la politique de peuplement dans la vallée du fleuve Sénégal, sont autant d’étapes franchies sans qu’une opposition organisée et crédible ne puisse les entraver durablement.
Le Déni de l’Appartenance Ouest-Africaine : Géographiquement et anthropologiquement, la Mauritanie est un pont entre le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest subsaharienne. Le projet beydane a consisté à dynamiter ce pont du côté sud. L’échec des élites politiques négro-mauritaniennes à imposer une vision inclusive a conduit à la marginalisation du pays au sein de la CEDEAO (dont il est pourtant membre fondateur), à la fermeture des frontières avec le Sénégal pendant des années, et à une distanciation culturelle et économique croissante avec son environnement naturel ouest-africain.
La Perpétuation des Crises et des Traumatismes : Les pogroms de 1966, les déportations et exécutions sommaires de 1989-1991, l’esclavage et ses séquelles, la dépossession foncière, sont autant de traumatismes qui n’ont jamais donné lieu à une réponse politique unifiée, forte et capable d’obtenir justice et réparations. L’absence d’organisation a conduit à des réactions parcellaires, souvent réprimées dans le sang, sans avancée structurelle. Le système beydane a pu gérer ces crises par la force et la cooptation de quelques élites, sans jamais avoir à rendre de comptes ni à modifier son projet de fond.
Conclusion et Perspectives : L’Urgence d’une Révolution Méthodologique
En définitive, l’arabisation progressive de la Mauritanie n’est pas seulement le résultat d’un projet hégémonique beydane ; elle est aussi la conséquence d’un échec politique majeur des dirigeants chargés de défendre la diversité du pays. Leur manque de compétences en stratégie politique, leur amateurisme organisationnel et leur précarité financière les ont rendus incapables de constituer une contre-force crédible.
Pour inverser cette tendance historique tragique, une refondation complète est nécessaire. Elle doit passer par :
La Professionnalisation : Former des cadres compétents en communication, droit, lobbying, gestion de projet.
L’Unité Stratégique : Mettre de côté les égos et les particularismes ethniques pour construire une plateforme commune autour d’un projet de société clair, avec une feuille de route précise et datée.
La Structuration : Se doter d’organigrammes fonctionnels, de départements spécialisés, d’un calendrier militant rigoureux et d’une culture du rapport et de la redevabilité.
L’Autonomie Financière : Mettre en place des systèmes transparents de collecte de fonds (cotisations, diaspora) pour garantir l’indépendance et la pérennité des actions.
Sans cette révolution méthodologique, les mouvements négro-mauritaniens continueront à errer dans le désert politique, condamnés à commenter leur propre marginalisation tandis que le projet d’une Mauritanie exclusivement arabe et maghrébine achèvera de se concrétiser, au détriment de sa richesse plurielle et de son ancrage africain naturel. Le combat pour l’âme de la Mauritanie ne se gagnera pas seulement par la justesse de la cause, mais par la supériorité de l’organisation et de la stratégie. À ce jour, ce combat est largement perdu sur ce terrain.
Amadou Kamara



