Main tendue du roi Mohammed VI : scepticisme à Alger

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Main tendue du roi Mohammed VI : scepticisme à Alger

RÉACTION. Alger n’a pas encore officiellement réagi au discours du roi Mohammed VI, mais certains observateurs s’interrogent sur la réelle volonté d’apaisement de Rabat.  

« Le plus intéressant, c’est qu’au cours d’un discours annuel aussi important, le roi n’évoque qu’un seul dossier : l’Algérie ! Il ne parle ni de la crise avec Madrid, ni de l’Union européenne, ni de l’Afrique, ni du Sahel, ni de la Palestine, ni du scandale Pegasus, ni du réchauffement climatique… »

Du traditionnel discours prononcé par Mohammed VI à l’occasion de la Fête du Trône, samedi 31 juillet, un diplomate algérien contacté par Le Point Afrique et qui a requis l’anonymat relève que « plus de 40 % du texte concerne l’Algérie ». Et d’ajouter : « Entre diplomates, on appelle cela la diplomatie du dossier unique. » « Nous renouvelons notre invitation sincère à nos frères en Algérie, pour œuvrer de concert et sans conditions à l’établissement de relations bilatérales fondées sur la confiance, le dialogue et le bon voisinage », a plaidé le roi Mohammed VI dans son allocution.

« Alger attend toujours des clarifications »

Parlant des deux pays comme « deux pays jumeaux qui se complètent », le souverain a invité le président algérien Abdelmadjid Tebboune à « œuvrer à l’unisson au développement des rapports fraternels tissés par [leurs] deux peuples durant des années de lutte commune ». Un haut cadre de l’État algérien dit ne pas être dupe de cet appel à la réconciliation. « Nous refusons d’être coincés dans ce tête-à-tête Algérie-Maroc que veut imposer Rabat », explique-t-il. « Alger attend toujours des clarifications sur la dernière dérive du royaume à notre encontre, or le roi n’en dit mot. » Par « dernière dérive », le responsable fait allusion à la distribution aux membres d’une conférence des pays non-alignés par le représentant marocain à l’ONU, mi-juillet, d’une « note diplomatique » exprimant un soutien marocain à « l’autodétermination » du « peuple kabyle ». « Le Maroc nous traite, à l’ONU, de force d’occupation, puis vient nous parler de confiance et de bon voisinage ? ! » s’étonne sur ton sarcastique le diplomate qui a suivi le dossier. En attendant la réponse de Rabat, Alger a rappelé son ambassadeur au Maroc pour « consultations ».

L’épineuse question des frontières

« À chaque discours à l’occasion de la Fête du Trône, le roi lance des messages mielleux », rappelle le haut cadre. « L’objectif n’est pas de rabibocher les deux voisins, mais de se présenter, devant les opinions marocaine et internationale, comme le good cop qui multiplie les annonces d’apaisement face aux méchants Algériens ! » Le diplomate prend l’exemple de la fermeture de la frontière terrestre par Alger depuis 1994 à la suite de l’expulsion d’Algériens du Maroc et à la décision de Rabat d’imposer le visa aux Algériens après avoir accusé l’Algérie d’être derrière un attentat à Marrakech.

« Aucune logique ne saurait expliquer la situation présente », a proclamé Mohammed VI. « D’autant que les raisons ayant conduit à la fermeture des frontières sont totalement dépassées et n’ont plus raison d’être aujourd’hui. » Or, insiste le diplomate algérien, « les conditions de l’Algérie sont connues : arrêter les campagnes hostiles contre notre pays, lutter sérieusement contre le narcotrafic et, surtout, cesser de nous impliquer comme belligérants dans la question du Sahara occidental, qui est un dossier sur la table de l’ONU et l’Union africaine ».

Une « diplomatie insulaire »

Le roi du Maroc a, dans son discours, appelé « à mettre fin aux tensions médiatiques et diplomatiques qui agitent les relations entre le Maroc et l’Algérie ». L’occasion pour le site Algérie Patriotique de se demander si le souverain « s’adresse à son ministre des Affaires étrangères et aux patrons de ses services de renseignement pour faire cesser la campagne et les provocations qui visent l’Algérie ». « Si c’est le cas, il faudrait s’attendre au limogeage imminent de Nasser Bourita, Mustapha Hammouchi et Yassine Mansouri. Faute de quoi, son long discours mielleux sera un coup d’épée dans l’eau », poursuit ce journal web. « On ne peut pas ouvrir les frontières avec un vis-à-vis qui vous agresse quotidiennement », avait déclaré le président algérien dans son interview au Point en juin dernier. « Par expérience, le Maroc tient ce genre de discours conciliant quand sa diplomatie insulaire, qui ne se déploie que sur l’Algérie ou le Sahara occidental, se retrouve en panne », atteste un diplomate. « Nous savons que, si l’administration Biden ne veut pas dénoncer publiquement les engagements de Trump [qui a reconnu la marocanité du Sahara occidental], Washington n’ira pas plus loin : il n’y aura pas, comme le souhaite Rabat, de consulat américain dans les territoires occupés », confie-t-il. Les provinces du Sud marocain, ou « territoires occupés » du Sahara occidental, accueillent 24 représentations consulaires et 18 consulats de pays africains. « Mohammed VI a hérité du lourd dossier du Sahara occidental et ne l’a pas solutionné en plus de vingt ans de règne », rappelle un ex-haut cadre des Affaires étrangères algériennes. « Son obsession est peut-être de ne pas faire hériter ce dossier à son fils [Moulay el-Hassan], le prochain roi », conclut-il.

Par notre correspondant à Alger, Adlène Meddi

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