Lettre fermée à Son Excellence le Président de la République

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Lettre fermée à Son Excellence le Président de la République

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Excellence, Monsieur le Président,

Permettez-moi, tout d’abord, de vous féliciter pour votre brillante victoire à l’élection présidentielle du 23 Juin 2019. Je suis très magnanime : au lieu de vous donner, comme les autres, une période de grâce de 100 jours, j’ai consenti à vous accorder 2 ans ; conscient que la Mauritanie, ce terrain vague où cohabitent humains à cornes, chameaux sans bosses, voitures édentées, courant électrique courant plus vite que l’ombre d’une baraque érigée sur une gazra ; conscient donc qu’on ne dirige pas n’importe comment cette Mauritanie « d’Envoyez Crédit » et autres « Koullou Chi Miyyé », comme ses semblables, les anciennes « hasra » (une « hasra », je crois, est un campement qui se déplace ; chez les Peuls, c’est l’équivalent des « Rou’man »).

Après cette période de grâce, que je juge assez suffisante, je me permets donc de vous adresser cette lettre – non pas ouverte comme nos tentes – mais fermée ; mon parcours d’ancien gendarme (défroqué, quand même !) m’ayant appris qu’en Mauritanie, les murs, en plus d’avoir des oreilles, ont aussi des langues. Pour radoter, bien sûr !

Aussi, je ne serais pas sorti de ma retraite si, le mercredi passé, un ami ne m’avait pas dit que Mohamed Ould Bilal (c’est comme ça que s’appelle l’actuel Premier Ministre, il paraît) a procédé à un remaniement ministériel. Sorti de ma torpeur, le premier cri que j’ai poussé est « Quoi ? La Mauritanie avait un gouvernement ? Comment ça la Mauritanie avait un gouvernement ? ». Eyweu ? Et après ? Qu’est-ce que ça nous fait, nous autres habitants de « Zone 2 Dar Naim », que le pays ait un gouvernement et que son PM s’appelât (si, si !) M’Boyrick, Mabrouck ou Issellem Arbiha ? Aaaaahhhhhhh laissez-moi dormir, way !!

Après avoir bâillé, fait craquer quelques articulations et regardé mes vieilles chaussures, je me suis rué sur « cridem.org » (vive cridem !). Eh oui, c’est vrai, il y a bien eu un remaniement, le mercredi 26 Mai. Direction TVM, siège du « zaim » Attaturk et le seigneur (brésilien) de la « Stenzela ». Rien. Rien ? Si ! A quelques pas, sous un arbre, leurs sceptres à côté, dorment paisiblement les pharaons Toutmosis II et Akhenaton, attendant patiemment l’arrivée de la princesse Nefertari pour le tournage de la série « Voum Gâaboun, Le Magnifique ». Bon, pour l’info, cherchons ailleurs. AMI (ce n’est pas le diminutif d’AMINATA, mais plutôt l’Agence Mauritanienne d’Information que dirige notre ami Mohamed Fall OUMERE, un ancien d’AL-Bayane, du Calame, de La Tribune et… du tableau : Mohamed Fall est un professeur)…  Je lis dans AMI que le PM (il s’appelle Mohamed Ould Bilal) a remanié (la restauratrice du « Virage Ould Badou » dirait « a remaafé ») son « Gou-bernement ». Et la seule chose que je note, c’est que Nedhira O. Hamed de la Santé a été remercié (snif ! snif ! quelle perte !) et que Hassena O. Boukhreiss n’est plus Commissaire aux Droits de l’Homme mais nommé ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement (à dire vrai, de tout l’attelage gouvernemental, je ne connaissais que ces deux là ; et croyez-moi, ce n’est pas peu ; il y en a des Mauritaniens qui ne savent pas comment s’appelle le Directeur Général de la SNDE alors que de tous les responsables du pays, après le Président Ghazouani, bien entendu, il est le plus important puisque chargé du service de base le plus vital pour nous : l’Eau).

Eeeeehh Allah ! Moi, contrairement à ma vieille tante Oummooy, je savais que le pays a un nouveau Président, qui a succédé à l’ancien Président qui lui-même est venu après l’autre Président qui a présidé la Mauritanie après la dynastie des Oulad PRDS, des Ehel PéPéM, après l’intermède des sacs de blé et de « soummboul » du pouvoir « Hayaakil »… Pauvre tante Oummooy ! A chaque fois, depuis les années 70, qu’un Président se rend à l’intérieur du pays, dans notre patelin, au milieu des « you-yous », elle s’égosille « Wiiiw Ould Daddah !!! ». Bon, on a beau lui dire qu’après Ould Daddah, on a eu Ould Saleck, Ould Sidi… Ould Haidallah… Ould Taya… Ould Mohamed Vall… Ould Cheikh Abdallah… Ould Abdel Aziz… Ould Cheikh Ghazouani, mais pour toute réponse, tante Oummooy soupirait « Wiiiw Ould Daddah !!! » et ajoutait parfois « Pourquoi n’a-t-on pas élu Président Hamet Daddah maa-yi kitil maa-yi saffar ? ». Revenons à notre lettre.

Excellence, Monsieur le Président,

On a un Président, on a un gouvernement, on organise des concours où, sur 100 admis, il n’y a pas plus de 2 Moussa.

On a un Président, un Premier Ministre, une Assemblée Nationale, un Conseil constitutionnel, une Cour suprême, une Médiature de la République, un Conseil Economique et Social, la Place de la Liberté, « Nouqta Sakiina », le Carrefour BMD, mais pour voir facilement le fils de Yaay Dollil Gnêêkh ou de Nêêné addu Haako, il faut aller à la MSP (Mauritanienne de la Sécurité Privée) (une société de gardiennage).

On a un Président, on a un gouvernement, on a un ministre de l’Intérieur, on a les problèmes d’accaparement de terres à Dar-el-Barka, à Feralla et les doubles-emplois à Nouakchott.

On a une Direction des Statistiques, on a un Secrétariat chargé de l’état civil, on a des apatrides à Sebkha, à Bababé, à Kankossa, faute d’enrôlement.

Excellence, Monsieur le Président,

Dans un pays où une partie du peuple estime qu’elle est discriminée, qu’elle est victime d’expropriation, de difficulté d’accès aux papiers d’état civil et à l’emploi, un Président doit se dresser comme un mât et cultiver l’honneur, la fraternité et la justice. Dans un tel pays, le Président ne doit pas faire dans la demi-mesure : il coupe dans le vif et, au lieu de retailler le gouvernement comme « le pantalon de Moriba », il doit virer ces ministres qui travaillent comme des saltimbanques.

Excellence, Monsieur le Président,

Quand, à l’issue de la présidentielle de Juin 2019, on s’est rendu compte que de l’embouchure Ouest du Fleuve jusqu’à Demmbankani au Sud-Est du pays, le candidat du pouvoir que vous étiez a été battu – une première en Mauritanie – dans toute la Vallée, un Etat (un système) sérieux se devait de se demander pourquoi ; au lieu de se contenter des conclusions à deux khoums visant à accréditer la thèse du « vote ethnique ou communautaire ».

Un Etat (un système) sérieux devrait comprendre que si un vote-sanction d’une telle amplitude a pu se produire, c’est bien parce qu’une composante du peuple qui se sent marginalisée n’a trouvé mieux  pour se faire entendre.

Excellence, Monsieur le Président,

Vous êtes le Président de tous les Mauritaniens. Faites de sorte que tous ces Mauritaniens se sentent égaux, en droits et en devoirs. La Mauritanie est un bateau voguant à toutes les galères ; tenez bien la barre pour qu’il ne s’apparente point au Radeau de la Méduse.

Rachid LY

Ecrivain