Le troisième mandat. Le faux débat
Il y a dans la réapparition obsessionnelle du débat sur le troisième mandat quelque chose qui dépasse la question constitutionnelle. Quelque chose qui touche à notre rapport collectif au pouvoir. Chaque fois que le mot dialogue surgit dans l’espace public, une mécanique familière se met en place. Le soupçon prend le dessus. L’intention supposée écrase le texte. La rumeur circule plus vite que la règle écrite. Ce troisième mandat n’existe politiquement que parce qu’il n’existe pas juridiquement. Il sert de support à des inquiétudes jamais vraiment traitées. La peur d’être encore floué. La lassitude face aux arrangements discrets. Le souvenir persistant d’un pouvoir longtemps exercé sans explication. On débat d’un scénario improbable pour éviter une confrontation autrement plus exigeante.
Car le nœud du problème n’est pas la Constitution. Ses verrous sont connus, discutés, lisibles pour qui accepte de les regarder sans arrière-pensée. Le malaise est ailleurs. Il s’enracine dans une défiance ancienne, nourrie par l’histoire plus que par les textes. Il s’alimente d’une culture politique faite de demi-mots, de signaux indirects et de décisions sans récit assumé. Le troisième mandat devient alors un détour commode. Une manière collective de ne pas aller à l’essentiel.
Or l’essentiel dérange. Il concerne la nature de l’État que nous voulons réellement construire. Les règles du jeu politique à venir. La façon dont le pouvoir est partagé, contrôlé, rendu lisible. Il touche à la justice, à l’inclusion, à la reconnaissance des blessures sociales et mémorielles. Il interroge un contrat social jamais véritablement repris depuis trop longtemps. Il appelle un dialogue qui ne se contente pas de calmer les tensions mais qui fixe des engagements précis, des mécanismes de suivi et des changements concrets, y compris là où cela bouscule des positions acquises.
C’est ici que la crispation devient visible. Le bruit autour du troisième mandat ne relève pas seulement d’une vigilance démocratique. Il fonctionne aussi comme un écran. On préfère spéculer sur ce que le pouvoir pourrait vouloir faire plutôt que débattre de ce qu’il doit faire. On commente des intentions supposées au lieu d’écrire des règles claires, opposables, vérifiables. Le soupçon rassure. Le compromis oblige. Cette logique finit par user tout le monde. Le pouvoir, enfermé dans une suspicion permanente qui rend chaque geste d’ouverture suspect par principe. L’opposition, souvent prisonnière d’une dénonciation circulaire, rarement prolongée par un projet structuré de refondation. La société, enfin, reléguée au rôle d’observatrice anxieuse, condamnée à interpréter des signaux plutôt qu’à peser sur les décisions.Il faut donc le dire sans détour. La Mauritanie n’a pas besoin d’un débat supplémentaire sur ce qui a peu de chances d’advenir. Elle a besoin d’un dialogue profond sur ce qui doit changer. Un dialogue qui ne soit ni une mise en scène, ni un marchandage de positions, ni une parenthèse de communication. Un dialogue qui tranche, qui fixe des lignes, qui engage des responsabilités.
Cela suppose un courage partagé. Du côté du pouvoir, accepter que le dialogue ne soit pas un outil d’apaisement provisoire mais un espace de clarification durable, y compris lorsque cela implique de renoncer à certaines zones de confort. Du côté de l’opposition, sortir de la politique du soupçon automatique pour entrer dans celle de la proposition construite. Du côté de la société civile, refuser la posture du spectateur inquiet pour assumer celle d’acteur exigeant. Aujourd’hui, le pouvoir est incarné par Mohamed Cheikh Ould Ghazouani. Mais la question dépasse largement l’homme. Elle concerne une culture politique entière. Voulons-nous continuer à lire la politique à travers des récits parallèles et des indices flous, ou sommes-nous prêts à affronter la clarté parfois inconfortable des règles, des engagements et des comptes à rendre.
Le risque réel n’est pas qu’un pouvoir cherche à durer. Le risque réel est qu’une société, par fatigue ou par prudence excessive, choisisse d’éviter ce qui compte. Or ce qui compte est parfaitement identifiable. Un dialogue sincère, exigeant, historique, qui ne cherche pas à gagner du temps mais à fonder quelque chose de solide.Le reste, manœuvres, rumeurs, scénarios fantasmés, appartient à la périphérie. Et la Mauritanie a déjà trop perdu de temps à tourner autour de faux débats au lieu de se parler franchement.
Mansour LY -le 3 février 2026



