Le nombre de migrants morts en mer a plus que doublé : « A l’heure où nous parlons, il n’y a aucun navire civil de sauvetage en Méditerranée centrale »

EUROPE MIGRANTS SPAIN
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Le nombre de migrants morts en mer a plus que doublé : « A l’heure où nous parlons, il n’y a aucun navire civil de sauvetage en Méditerranée centrale »

Daphné Van Ossel

Au moins 1146 personnes sont mortes en mer en tentant de rejoindre l’Europe en 2021. C’est plus du double par rapport à la même période en 2020 (513). Derrière ces chiffres : des hommes, des femmes, des enfants.

Au moins 104 femmes et 50 enfants, mais l’OIM, l’Organisation internationale pour les migrations qui publie un rapport ce mercredi, ne dispose pas des informations de sexe et d’âge pour tous les morts. Derrière ces chiffres : des destins que l’Organisation tente d’incarner à travers des témoignages.

Il y a par exemple Sohail Al Sagheer, un rappeur de 22 ans, disparu le 24 mars alors qu’il était parti avec neuf amis d’Oran, en Algérie, dans l’espoir de rejoindre l’Espagne. Sa famille s’est démenée pour tenter d’avoir des nouvelles. Sa dépouille a finalement été retrouvée le 5 avril, au large de la côte d’Aïn Témouchent, en Algérie. “Mon cœur est parti et je n’ai qu’un seul cœur dans ce monde”, dit son père, reconnaissant, malgré tout, d’avoir retrouvé le corps de son fils, ce qui n’est pas le cas, loin de là, de toutes les familles.

Il y a aussi Aicha, 17 ans, originaire de Côte d’Ivoire. Elle est vivante mais elle est l’une des trois survivantes d’un bateau qui a quitté Nouakchott, en Mauritanie, le 4 avril en direction des îles Canaries. Les 56 autres passagers ont péri à bord, après avoir dérivé pendant 22 jours. “Après deux jours, nous n’avions plus d’eau, plus de nourriture, raconte-t-elle. […] Au début, on disait une prière. A la fin, pas de prière. Pas même la force de jeter un corps dans l’eau ».

Le nombre de personnes qui ont tenté la traversée est aussi plus élevé, mais pas dans la même proportion. Si l’on tient compte uniquement des personnes qui ont tenté la traversée en Mer Méditerranée, leur nombre a augmenté de 58% (entre janvier et juin 2021, par rapport à la même période en 2020), mais plus du double ont perdu la vie.

Ces chiffres macabres, Frédéric Pénard, directeur des opérations de l’ONG SOS Méditerranée ne les connaît que trop bien, ainsi que la réalité qu’ils cachent. SOS Méditerranée est une association civile de sauvetage en mer active depuis 2015.

Le naufrage le plus meurtrier de 2021 date d’avril dernier. Il a fait 130 victimes. Votre bateau, l’Ocean Viking, a-t-il tenté de leur porter secours ?

« Oui, l’Ocean Viking a été appelé le 21 avril sur une embarcation en détresse. On était à 10 heures de route du lieu signalé. Ce que l’on a constaté cette nuit-là, c’est que, comme malheureusement depuis plusieurs années, aucune coordination proactive du sauvetage n’a été mise en place par les États côtiers. Nous avons été laissés dans l’incertitude jusqu’à ce que nous organisions nous-mêmes une zone de recherche avec des navires marchands. On a finalement trouvé une épave, et des corps qui flottaient, le lendemain matin. »

Dans un cas comme celui-là, vous récupérez les corps, dans l’espoir d’aider les familles ?

« L’Ocean Viking est équipé d’une salle mortuaire pour nous permettre de récupérer les corps mais ce n’est pas quelque chose qui est systématiquement possible, notamment lorsque nous sommes appelés sur d’autres embarcations en détresse. Dans ce cas-là, la priorité est d’aller au-devant des personnes qui auraient besoin de notre assistance. »

Il vous arrive souvent d’arriver trop tard ?

« C’est une des rares fois où SOS Méditerranée est arrivé trop tard et n’a pu que constater les conséquences d’un naufrage. Mais on croise régulièrement des embarcations vides, chavirées. On ne sait pas si ce sont des personnes qui ont été interceptées par les garde-côtes libyens ou si elles ont coulé. C’est pour ça que tous les chiffres de mortalité en Méditerranée sont à prendre avec extrêmement de précaution parce que l’on suppose malheureusement qu’il y a beaucoup plus de morts. »

A quelle fréquence effectuez-vous des sauvetages ?

« L’objectif de SOS Méditerranée, c’est d’être le plus possible en mer. L’Ocean Viking est en mer très régulièrement. Nous avons mené quatre missions depuis le début de l’année 2021 et secouru plus de 1700 personnes.

Ce sont des missions qui durent environ un mois, qui commencent par une patrouille en Méditerranée centrale. On cherche les embarcations en détresse, aux jumelles, à la radio, en essayant de prendre comme indication toute information qui pourrait nous parvenir. Mais on navigue souvent à l’aveugle parce que les centres de coordination des sauvetages, dont c’est pourtant le travail, ne répercutent pas les appels de détresse.

En ce qui concerne la fréquence des sauvetages, c’est très variable. Quand la météo est calme, et donc favorable aux départs depuis les côtes libyennes, il peut y avoir cinq, six, dix alertes dans une même journée.

Lors de la dernière mission de l’Ocean Viking, qui a abouti au débarquement de 572 personnes en Sicile la semaine dernière, nous avons effectué 6 opérations de sauvetage, dont une, en pleine nuit, d’un bateau qui était particulièrement surchargé avec 329 personnes à son bord. »

Comment expliquer cette augmentation du nombre de morts en mer ? Il y a certes eu une baisse des tentatives, et des décès, en 2020 vu les restrictions de mobilité imposées par la pandémie, mais les chiffres restent en augmentation quand on les compare à 2019.

« L’augmentation absolument dramatique du nombre de décès est vraiment liée à la difficulté d’aller pro activement au secours de ces personnes. En 2021, il y a encore moins de moyens de sauvetage que les années précédentes.

Les navires gouvernementaux ne sont plus proactifs dans la zone et les navires non gouvernementaux sont relativement empêchés d’opérer par une criminalisation qui est toujours très aiguë. »

Les bateaux de sauvetage européens sont-ils devenus rares ? Au niveau européen, il y a d’abord eu l’opération Mare Nostrum, opération de sauvetage de vie en mer, puis l’opération Sophia, qui visait à démanteler les réseaux de passeurs et de trafiquants, et enfin cette dernière a été remplacée par l’opération IRINI, dont le but est de faire respecter l’embargo sur les armes imposé à la Libye, et qui opère principalement par avion.

« Exactement, on a vu progressivement tous les moyens étatiques européens se retirer de la zone de Méditerranée centrale. Les garde-côtes des pays du sud de l’Europe n’interviennent plus au-delà de leur zone de recherche et de sauvetage et les opérations militaires européennes ont changé de mandat. »

Et, par ailleurs, selon l’OIM, en ce premier semestre 2021, la majorité des navires des organisations civiles de sauvetage étaient bloqués dans des ports européens en raison de saisies administratives ou de procédures pénales contre les membres d’équipage. Neuf navires étaient bloqués et un seulement était en mer, est-ce toujours le cas?

« Oui, c’est la situation depuis plus d’un an. Les navires sont empêchés d’opérer par des blocages, des inspections, par des demandes de se soumettre à des normes extrêmement strictes, etc. Du coup, très peu de navires peuvent opérer. L’Ocean Viking, en ce mois de juillet, était le seul navire à opérer. Il est maintenant au port en quarantaine. A l’heure où nous parlons, il n’y a aucun navire civil de sauvetage en Méditerranée centrale. »

L’OIM pointe aussi une augmentation du nombre de personnes secourues ou interceptées par les garde-côtes des Etats d’Afrique du Nord. Trois fois plus de personnes ont été ramenées sur les côtes libyennes (en début 2021 par rapport à début 2020).

« Oui, mais ramener les gens en Libye, c’est contraire au droit maritime parce que les gens qui sont secourus en haute mer doivent être amenés vers un port sûr. Or, l’ONU ne considère par la Libye comme un port sûr. »

« Et puis les patrouilleurs des garde-côtes libyens interviennent sans coordination, sans annoncer leurs intentions. Donc, c’est toujours très inquiétant de travailler quand ils sont dans la zone. Ils peuvent faire peur aux personnes à bord de l’embarcation qu’on tente de sauver, puisque ce sont justement des gens qui ont absolument voulu fuir la Libye. Donc, c’est une source de stress énorme, qui a pu créer par le passé des drames avec des mouvements de panique, et un mouvement de panique sur une telle embarcation, c’est la mort assurée. »

Qu’est-ce que vous attendez maintenant des autorités européennes ?

« Les États européens doivent prendre la mesure de l’urgence de la situation. Maintenant plus que jamais parce que, durant les mois d’été, les départs vont probablement être massifs.

La problématique est très large, le phénomène de migration est compliqué à réguler et à résoudre. Mais en attendant, notre demande est simplement que l’on respecte le droit maritime qui demande à tout capitaine d’aller au-devant des personnes en danger et que tous les États facilitent le travail des capitaines.

La deuxième chose, c’est qu’il faut plus de moyens de sauvetage, des moyens étatiques et non seulement ceux de la société civile, pour éviter de battre des records, année après année, de nombre de personnes mortes en Méditerranée. »

Daphné Van Ossel

RTBF