Le Nom écrit dans le sable

Chapitre I : Khadijetou ou la traversée du sable
À l’ombre d’un palmier, dans un village que les vents du Sahel effaçaient chaque saison, Khadijetou avait appris très tôt à se taire. Le silence était une vertu, lui disait-on. Le henné, une destinée.
Ses mains, fines et patientes, portaient en permanence les arabesques rouges et brunes que les femmes du campement traçaient comme on scelle un pacte ancien. Le henné n’était pas seulement une parure : c’était une frontière. Il disait l’appartenance, la respectabilité, la promesse d’un mariage à venir. Il disait aussi l’attente.
Khadijetou attendait.
Elle attendait un époux que d’autres choisiraient.
Elle attendait des jours identiques aux précédents.
Elle attendait que la vie commence ailleurs.
Son père, éleveur modeste, était le seul à percevoir dans ses yeux une question qui ne trouvait pas de mots. Le soir, quand le désert se couvrait d’un voile violet, il lui racontait Nouakchott — la capitale née du sable, les rues animées, les écoles pleines de voix, les femmes qui travaillaient derrière des bureaux ou tenaient des commerces. Il parlait de la mer, cette chose immense que Khadijetou n’avait jamais vue mais qu’elle imaginait comme un miroir infini.
Puis il est mort.
La mort, dans le désert, ne fait pas de bruit. Elle s’installe comme la poussière. Elle ne prévient pas.
Après les condoléances, les versets, les pleurs étouffés, le monde de Khadijetou se referma davantage. Les parentes évoquaient déjà son avenir comme on distribue des parts d’héritage. On parlait d’un cousin sérieux. On rappelait qu’une femme sans instruction ne souffre pas : elle obéit, elle enfante, elle endure.
Cette nuit-là, assise seule devant la tente familiale, Khadijetou regarda ses mains couvertes de henné. Les motifs lui semblèrent soudain des chaînes délicates. Elle se demanda ce que cachait l’encre végétale : peut-être la peur d’apprendre, peut-être la peur de choisir.
Elle pensa aux paroles de son père :
« Comprendre, c’est se lever. »
Au matin, elle prit une décision que personne n’avait prévue pour elle.
Elle vendit deux chèvres qui lui revenaient en héritage. Elle plia quelques vêtements, un Coran usé, et un vieux carnet vide qu’elle gardait sans savoir pourquoi. Le bus vers Nouakchott partait à l’aube, chargé de sacs de mil, de valises cabossées et d’espoirs discrets.
Le trajet fut long. Le désert défilait comme un livre sans lettres. Khadijetou observait les autres passagers : des jeunes hommes parlant de travail, des femmes revenant de visites familiales, des enfants qui savaient déjà lire les panneaux routiers. Elle ressentit une brûlure nouvelle — non pas la honte, mais le manque.
À l’entrée de la capitale, la mer apparut. Immense. Vivante. Indifférente.
Nouakchott ne l’accueillit pas avec douceur. La ville sentait le poisson séché, le carburant et la fatigue. Les immeubles inachevés côtoyaient des quartiers de tôles. Mais partout, il y avait des écoles, des enseignes, des mots peints sur les murs.
Des mots.
Khadijetou comprit que son combat ne serait pas contre la pauvreté seulement, ni contre les murmures du village, mais contre l’obscurité des signes qu’elle ne savait pas déchiffrer.
Elle trouva refuge chez une tante éloignée dans un quartier populaire. En échange des tâches ménagères, on lui accorda un coin de matelas. Les premiers jours, elle hésita. La honte revenait, tenace : comment, à son âge, s’asseoir parmi des enfants pour apprendre l’alphabet ?
Puis elle repensa aux mains de son père, rugueuses mais sûres, traçant son nom dans le sable pour lui montrer les premières lettres qu’elle avait oubliées.
Elle s’inscrivit à un centre d’alphabétisation pour femmes. La salle était modeste. Un tableau noir, des bancs inégaux, une institutrice patiente. Khadijetou tint pour la première fois un stylo comme on tient une clé.
Le « A » trembla.
Le « B » chancela.
Mais son nom, écrit de sa propre main, la fit pleurer.
Chaque lettre était une victoire contre les limites invisibles. Chaque phrase comprise ouvrait une fenêtre. Elle découvrit que lire, c’était voyager sans bus. Écrire, c’était exister deux fois : dans le monde et sur le papier.
Peu à peu, le henné disparut de ses mains. Non par reniement, mais par choix. Elle le porterait désormais quand elle le voudrait, non parce qu’on l’exigeait.
Khadijetou ne cherchait plus seulement à survivre. Elle voulait comprendre le monde qui l’entourait : les discours politiques, les annonces publiques, les droits des femmes, les contrats de travail. Elle voulait que plus jamais quelqu’un ne décide à sa place faute de mots.
À Nouakchott, la ville de sable et de sel, une jeune femme apprenait à lire son propre destin.
Et pour la première fois, l’attente se transforma en mouvement.
(à suivre…)



