Le Maroc veut inscrire à son profit exclusif la pratique de la Fantasia à l’Unesco

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Le Maroc veut inscrire à son profit exclusif la pratique de la Fantasia à l’Unesco

 Le patrimoine de l’Afrique du Nord pris en otage

Le dossier déposé par le Maroc concernant la pratique de la fantasia comme patrimoine mondial immatériel marocain sera en étude au siège de l’Unesco dans leur prochaine session entre le 13 et le 18 décembre.

Les peuples d’Afrique ont une culture commune qui se traduit dans leurs traditions. La fantasia est l’une de ces caractéristiques qui rapprochent les différents pays pour valoriser cette richesse commune. On la retrouve aussi bien en Afrique du Nord, Afrique de l’Ouest et Afrique centrale.

Avant d’étudier un dossier, l’Unesco prend-elle en considération la région historiquement parlant avant de décider d’attribuer son quitus à un pays plus qu’à une région. Ceci nous ramène à la région de l’Afrique du Nord dont l’ancienne appellation ou le nom était le « Maghreb » qui englobait la Tunisie, l’Algérie, le Maroc essentiellement. Le fait que le Maroc se soit approprié un nom commun qui désignait tout autant ces trois pays a créé d’énormes confusions et surtout une habileté à s’approprier des patrimoines qui ne lui sont pas propres. Aujourd’hui, tout ce qui se trouve dans les anciens livres d’histoire et géographie, c’est le nom d’« El Maghrib » qui est utilisé et qui évoque les trois pays et non le Maroc qui a pris ce nom en 1956. Lorsqu’il s’agit proprement du Maroc, il est mentionné comme le royaume de Fès et de Marrakech.

Nous avons vu comment le dossier du couscous aurait pu figurer exclusivement à son profit. Or, le couscous né dans la Numidie orientale (l’actuelle Algérie et le nord de la Tunisie) a migré à travers toute la région nord-africaine et au-delà. Et c’est encore le cas aujourd’hui avec la fantasia.

Aujourd’hui, nous sommes encore face à une appropriation et les États ne peuvent pas être sur le qui-vive constamment afin de barrer la route au Maroc et défendre leur patrimoine. Le Maroc a certainement un patrimoine qui lui est propre comme chaque pays, mais son acharnement à inscrire à son profit ce qui ne lui appartient pas exclusivement est un rapt culturel qui dénude les pays voisins de leurs biens immatériels et matériels également.

Aujourd’hui, des biens immatériels propres à l’Afrique du Nord comme la « toubrida » connu sous le nom de la fantasia, et avant el baroud (poudre) ou jeux de chevaux, à son profit et unique profit comme patrimoine marocain. La fantasia est d’origine berbère comme l’attestent les historiens, elle remonterait à l’Antiquité. Elle a fait son apparition avec les chevauchées de la célèbre cavalerie numide de Massinissa, qui ont développé cette technique qu’on voit aujourd’hui dans la fantasia, technique de combat par harcèlement à base de charges et de replis rapides.

La toute première représentation d’une fantasia, ce sont des dessins datant du xvie siècle, attribués au peintre flamand Jan Cornelisz Vermeyen (1500-1559). Intitulé a posteriori « Une fantasia à Tunis », et éventuellement ses deux autres dessins, intitulés « Tournoi militaire à Tunis », les trois exécutés lors de la conquête de Tunis en 1535 par l’empereur Charles Quint.

D’autres peintres, et c’est juste un rappel, ont immortalisé cette fantasia notamment Eugène Fromentin « Fantasia Algérie », une huile peinte en 1869 et se trouvant au musée Sainte-Croix, Poitiers, déposé par le musée d’Orsay et dans son œuvre « Une année dans le Sahel » (en Algérie). Lors de son escale à Boutlelis dans l’Oranie, l’auteur J. A. Bolle décrit ainsi cette exhibition équestre : « Les cavaliers se donnent aussi souvent le plaisir d’exécuter des fantasias, exercice qui consiste à faire faire des bonds, des sauts et des cabrioles à son cheval, à le faire caracoler, se cabrer, ruer, hennir, piaffer avec colère, blanchir son mors d’écume. » La fantasia est signalée à la fin du XVIIIe siècle par les témoignages de voyageurs au Maghreb (donc Afrique du Nord) elle sera formellement connue, et prendra ce nom de fantasia, dès 1832, grâce au peintre français Eugène Delacroix et les tableaux qu’il en fait. Elle deviendra ensuite l’un des sujets de prédilection des peintres orientalistes les plus illustres, tels qu’Eugène Fromentin ou Marià Fortuny.

18 septembre 1860, une fantasia a été organisée en l’honneur de Napoléon III, le 18 septembre 1860, à Maison-Carrée, dans les environs d’Alger, dans laquelle on a pu compter entre six et dix mille cavaliers.

La fantasia a même été transportée en Nouvelle-Calédonie avec l’arrivée des déportés algériens, elle s’y perpétue depuis la fin du XIXe siècle.

L’un des plus grands livres d’Assia Djebar, l’académicienne algérienne, s’intitule l’Amour, la Fantasia, publié en 1985.

La fantasia est aussi propre à l’Algérie, elle est pratiquée dans plusieurs villes et villages que ce soit à l’Est, dans les Aurès, pays numide ou le noyau de la Numidie très présente, ainsi qu’au Centre ou à l’Ouest ; Hodna, Oasis, Dahra, Titteri, Sersou, Saoura, Tafna et Sahara.

L’Unesco, dans son rôle de protéger des patrimoines et des biens propres à certains pays, ne doit pas négliger le fait qu’elle peut dépouiller certains pays notamment de leurs patrimoines. Aujourd’hui, nous avons l’impression que le Maroc a déclaré une guerre culturelle à ses voisins sans tenir compte des spécificités propres à la région de l’Afrique du Nord connue sous le nom du Grand Maghreb.

Demain, des générations d’Algériens regarderont se dérouler les fantasias ; un patrimoine pourtant ancestral qui ne leur appartient plus et se demanderont quel rôle ont joué les grandes institutions mondiales dans le fait qu’ils soient privés d’en jouir et de s’y identifier.

N’est-ce pas ce rôle justement qui incombe à l’Unesco de protéger un patrimoine oui mais pas en l’attribuant à un pays spécifique. Et, ce n’est pas parce qu’il a déposé un dossier auprès de l’Unesco pour en jouir qu’il a de la légitimité. Sinon à quoi sert un organisme chargé de la protection qui cautionnerait de tels agissements qui dépouillent des pays voisins d’un patrimoine parfois commun, et parfois non marocain ?

À ce rythme, un bien grand nombre de patrimoines nord-africains comme le gnawa passeront du côté marocain. Les États membres signataires des conventions de l’Unesco ne peuvent pas se déclarer la guerre par dossiers interposés, car l’Unesco est un organisme régulateur qui reste le pilier fiable et neutre de sauvegarde et protection des patrimoines des uns et des autres.

Nassira Belloula

LSA