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LE HOQUET DE LA TERRE MORTE ( suite et fin)

VII. Le Silence du Père

Le père. Regardez-le. Une souche calcinée. Il est assis contre le muret de branches sèches. Depuis combien de temps ? Heures ? Jours ? Siècles ? Il ne bouge plus. Ses mains sont posées sur ses genoux, paumes vers le ciel. Vides. Toujours vides. Des mains de mendiant qui n’osent plus quémander. Il regarde l’horizon de l’Assaba. Il cherche quoi ? Une réponse ? Un signe ? Rien. L’horizon est une ligne de feu qui se moque des hommes.

Il s’appelle Mbareck. Le nom de la lignée. Le nom de la malédiction. Avant, il avait des bêtes. Des vaches aux cornes fières. Des chèvres qui grimpaient aux acacias. La sécheresse a tout pris. Une par une. Il a vu leurs côtes saillir. Il a vu leurs yeux s’éteindre. Il a vu les carcasses blanchir sous le soleil, transformées en sculptures de calcaire. Avec les bêtes, son honneur est parti. Un homme sans troupeau dans l’Assaba, c’est un arbre sans racines. Ça tombe au premier vent.

Il ne parle plus. Le silence est son seul vêtement. Un silence épais, lourd, qui pue la défaite. Ses fils passent devant lui avec la charrette. Il ne lève pas les yeux. Il a honte. Honte de leur enfance volée. Honte de leurs mains de cuir. Honte de ne pas être celui qui porte. Il est porté par leur misère. Il mange le pain de leur sueur de gosses. Chaque bouchée est un poison. Chaque gorgée d’eau est une brûlure.

Messouda hurle dans la case. Il n’a pas bougé. Toutou est sortie avec son sachet de cuir. Il n’a pas bougé. Il a laissé faire. La tradition ? Non. La résignation. Quand on n’a plus rien, on s’accroche aux vieilles horreurs pour croire qu’on appartient encore à quelque chose. Pour croire que la loi des ancêtres protège encore du néant. Il a laissé sa fille saigner parce qu’il n’avait plus la force de dire « non ». Son « non » est mort de soif il y a longtemps.

Sa femme le regarde parfois. Un regard de reproche ? Même pas. Un regard de miroir. Elle voit en lui sa propre agonie. Ils ne se touchent plus. La pauvreté tue la tendresse. On ne caresse pas une peau qui a faim. On ne console pas un fantôme. On cohabite dans l’enfer. On partage l’absence. On partage le hoquet.

Il mâche un bout de bois. Pour tromper l’estomac. Pour occuper les dents. Ses yeux sont vitreux. Des cataractes de poussière. Il voit Mariem partir avec les petits spectres. Il n’a pas tendu la main. Il n’a pas crié son nom. Il l’a regardée s’effacer sur le ruban noir du goudron comme on regarde une bougie s’éteindre. « Qu’elle parte, » pense-t-il peut-être. « Qu’elle meure ailleurs. » Ici, la mort est trop familière. Elle s’assoit à table. Elle dort dans les haillons.

C’est un homme-coquille. Vide à l’intérieur. Le vent de l’Assaba siffle dans sa poitrine comme dans une flûte d’os. Il est le monument de la détresse. Le patriarche de la poussière. Il attend que le soleil l’achève. Il attend que la terre l’avale. Il est déjà de la même couleur que le sol. Gris. Ocre. Mort.

Le père est le plus grand silence de l’Assaba. Un silence qui crie la fin de tout.

VIII. La Nuit Noire

Le soleil s’écroule. Enfin. Une plaie sanglante sur l’horizon de l’Assaba. Mais la nuit n’est pas un repos. C’est un linceul de bitume. Le froid tombe d’un coup. Sec. Tranchant comme la lame de Toutou. Dans la case des Mbareck, l’ombre bouge. Elle rampe. Elle a des formes de monstres. Le vent siffle entre les branches sèches. Chhh… Chhh… Le souffle des djinns. Le souffle de la faim.

Messouda. Elle est là. Un petit tas de linges sales dans le coin le plus sombre. Elle ne dort pas. Elle divague. La fièvre est un incendie qui ravage sa petite tête. Ses joues sont des braises. Son front est une plaque de fer oubliée au soleil. Elle tremble. Un tremblement de terre miniature. Ses dents claquent. Tac-tac-tac. Le rythme de la mort qui patiente.

L’infection. Elle est venue vite. Forcément. La lame rouillée. Les mains de terre. Le sable qui s’est invité dans la plaie béante. Le sang n’est plus rouge, il devient noir. Il pue. Une odeur de viande gâtée qui remplit la pièce étroite. La mère est assise à côté. Elle balance son corps. En avant. En arrière. Une balançoire de douleur. Elle murmure des sourates. Elle appelle les ancêtres. Mais les ancêtres sont sourds. Ils sont occupés à compter les grains de sable.

« De l’eau… » Messouda gémit. Sa voix est un froissement de papier brûlé. On lui donne à boire. Une eau tiède. Une eau croupie. Elle la recrache. Son corps refuse tout. Son corps veut partir. Il veut quitter ce monde de fer et d’épines. Elle voit des choses. Elle voit Toutou. Elle voit des couteaux géants qui tombent du ciel. Elle hurle sans son. Sa bouche s’ouvre, immense, mais rien ne sort. Juste le hoquet. Le hoquet de la terre qui réclame sa proie.

Dehors, Petit Mbareck et Werzeg sont prostrés près des cendres du foyer. Pas de bois pour le feu. On a tout vendu. On se serre l’un contre l’autre pour ne pas geler. Pour ne pas avoir peur. Ils écoutent les râles de leur sœur. Chaque gémissement est un coup de poignard. Ils pensent à Mariem. Où est-elle dans cette nuit noire ? Sur le bord d’une route ? Dans un fossé avec ses petits spectres ? La nuit dévore les distances. Elle efface les visages.

Le père, lui, est une ombre parmi les ombres. Il ne rentre pas dans la case. Il ne supporte pas l’odeur du sang qui tourne. Il reste dehors, face au vide. Il regarde les étoiles. Des diamants froids. Indifférents. Des millions d’yeux qui regardent la misère des Mbareck sans ciller. Pourquoi brillent-elles si fort si le monde est si noir ? Une insulte de plus. Une gifle de lumière.

La nuit est longue. Une éternité de souffrance. Chaque minute pèse une tonne. On attend l’aube comme une délivrance, mais l’aube apportera le retour du bourreau solaire. Messouda s’agite. Elle griffe le sol. Ses ongles arrachent la terre battue. Elle veut s’enterrer. Elle veut se cacher du mal. La fièvre monte encore. Quarante degrés. Quarante-et-un. Le cerveau bout. Les souvenirs fondent.

Dans le silence noir, on entend le cri d’une hyène au loin. Elle a senti l’odeur. Elle sait. Les bêtes savent toujours quand la vie démissionne. La nuit de l’Assaba est une gueule ouverte. Et les Mbareck sont sur la langue. Prêts à être avalés.

IX. L’Injustice des Hommes

Werzeg regarde ses mains. Noires de crasse, de sang séché, de honte. Il ne comprend pas. Dieu est Juste, on le lui a répété à chaque prière, à chaque inclinaison dans la poussière. Dieu est le Miséricordieux. Alors, d’où vient ce poison qui coule dans les veines du village ? L’injustice n’est pas au ciel. Elle est ici, sur la terre de l’Assaba, dans le cœur de ceux qui possèdent et qui oublient.

La Zakat ? Un mot lointain. Un précepte que les riches de la ville transforment en miettes. Ils donnent des restes pour apaiser leur conscience, tandis que Messouda se vide de sa vie sur un sac de jute. Où est la fraternité promise ? Le Prophète a dit que la communauté est un seul corps. Si un membre souffre, tout le corps veille. Mais ici, les Mbareck sont un membre coupé. Un membre que l’on laisse pourrir dans un coin pour ne pas gâcher la fête des autres.

Werzeg voit passer les convois de l’opulence. Des voitures qui coûtent le prix de mille charrettes. À l’intérieur, des hommes qui rentrent de la Mecque, le front marqué par la prière, mais le regard fermé à la détresse du voisin. C’est cela, le vrai blasphème. Prédire la justice divine tout en pratiquant l’exclusion sociale. Laisser Petit Mbareck s’abrutir au travail alors que d’autres enfants, nés sous d’autres toits à Nouakchott, apprennent le monde dans des livres dorés.

Le marabout a pris le dernier poulet. Il a parlé de destin (Mektoub). Mais Werzeg sent que ce destin a bon dos. C’est une excuse pour ne pas partager. Une excuse pour laisser la vieille Toutou mutiler l’innocence au nom d’une coutume que la foi n’a jamais demandée. L’injustice sociale est un cri que personne ne veut entendre parce qu’il dérange le confort des nantis. Dieu est juste, oui. Mais les hommes ont trahi Son message. Ils ont construit des murs de billets entre eux et la souffrance des Mbareck.

X. La Fin qui Recommence

L’aube revient. Toujours la même. Une lame de lumière grise qui découpe l’horizon. Le soleil ne demande pas pardon. Il reprend son poste de bourreau. Dans la case, le silence est différent ce matin. Plus dense. Messouda ne gémit plus. Est-elle partie ? Est-elle simplement épuisée de souffrir ? La mère ne bouge pas. Elle est devenue une partie du mur de branches.

Petit Mbareck se lève le premier. Ses articulations craquent. Crac. C’est le bruit de sa jeunesse qui s’effrite. Il va vers la charrette. Il caresse le bois pourri. C’est sa seule certitude. Il faut repartir. Le ventre n’attend pas. La faim ne connaît pas le deuil. Werzeg le rejoint. Ils ne se regardent pas. Ils n’ont plus besoin de yeux pour se comprendre. Ils sont les deux faces d’une même pièce de misère.

On attelle l’âne. L’animal a les yeux vitreux, lui aussi. Il sait. On repart sur la piste. La roue voilée recommence son dessin absurde dans le sable. Cric-crac. Cric-crac. C’est le hoquet. Le hoquet éternel d’une terre qui dévore ses enfants. On va chercher l’eau. On va chercher le bois. On va servir ceux qui nous ignorent.

Mariem est peut-être arrivée au bout du goudron. Ou peut-être que ses petits spectres ont déjà rendu l’âme dans le fossé. Qu’importe ? Le cycle est scellé. Les Mbareck sont les gardiens de l’invisible. Ils sont la preuve vivante que le monde tourne à l’envers.

Le vent de l’Assaba se lève. Il efface les traces de pas de la veille. Il efface les taches de sang devant la porte. Demain, une autre petite fille subira la lame. Demain, une autre charrette s’ensablera. La pauvreté n’est pas un accident, c’est un système. Une machine à broyer l’espoir, alimentée par l’indifférence.

Le soleil est maintenant haut. Il brûle tout. Les larmes, les rêves de Werzeg. Il ne reste que la poussière. Et ce bruit de fond, lancinant, terrible, qui ne s’arrêtera jamais : le hoquet de la terre morte. FIN

LE HOQUET DE LA TERRE MORTE

LE HOQUET DE LA TERRE MORTE (suite)

Ahmed Ould Bettar

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