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LE HOQUET DE LA TERRE MORTE

I. La Terre Morte

Le ciel ? Un couvercle de plomb. Une calotte de feu liquide. L’Assaba hurle. Elle ne souffle pas, non, elle hurle. Une plainte millénaire. Un cri de gorge sèche. Le vent de sable est un rasoir. Il scalpe les dunes. Il déshabille la terre jusqu’à l’os. Sable dans les yeux, ça brûle, ça gratte, ça aveugle ! Sable dans les oreilles, un sifflement de serpent, une musique de fin du monde. Sable dans le ventre, surtout. Il s’insinue partout. Il craque sous les dents. Il tapisse la gorge. Il  remplace le pain.

Les Mbareck. Un nom ? Un stigmate. Une concession de branches sèches. Des épines de zizyphus. Des squelettes de bois qui tremblent. Pas de murs, ici. La brique est un rêve de riche. La pierre est un luxe de l’autre côté du monde. Ici, on vit dans des lambeaux. Des bouts de sacs de riz « Don de… », des plastiques décolorés, des tissus qui battent au vent comme des drapeaux de défaite. Des haillons de survie. La concession est une plaie ouverte sur la brousse. Une cicatrice de misère.

La faim est une bête. Une hyène affamée tapie dans l’ombre des côtes. Elle ne dort jamais. Elle gratte ! Elle mord ! Elle ronge les parois de l’estomac avec des dents de fer. Un trou noir dans la poitrine. Un vide qui aspire tout. La dignité ? Mangée. L’espoir ? Dévoré. Il ne reste que l’instinct. Le ventre qui crie. Un cri sourd, lancinant, qui ne s’arrête que dans le sommeil de mort.

C’est le matin ? Peut-être. L’aube est une traînée de poussière ocre. Une lumière sale qui rampe sur le sol. C’est le soir ? Quelle différence ! Le temps est une boucle de douleur. Une horloge brisée. Le soleil ne se lève pas pour éclairer, il se lève pour exécuter. C’est un bourreau. Un œil de feu qui surveille les agonies. Il tombe sur les nuques comme un couperet rouge. Il dessèche les lèvres jusqu’au sang, jusqu’à la crevasse. On lèche ses propres plaies pour sentir un peu d’humidité. Le goût du sel. Le goût du fer.

Voyez-les. Ces corps. Tels des rameaux desséchés par le feu. Arides. Anguleux. Prêts à rompre au premier souffle. On attend quoi ? La pluie ? La pluie est une légende. Une vieille histoire que les grands-mères racontaient avant de mourir de soif. Elle a oublié le chemin de l’Assaba. Elle s’est perdue dans les nuages de l’Atlantique. Ici, le ciel est une ardoise vide. Taazour est loin. Trop loin. Derrière les montagnes de sable, derrière les palais de Nouakchott, derrière les écrans des smartphones que les autres tiennent ailleurs. Ici, le sol recule. La terre est une croûte morte. Une peau de tambour tendue sur le néant.

On marche sur des cadavres d’espoir. Chaque pas soulève une poussière de rêves avortés. La pauvreté n’est pas un manque, c’est une présence. Elle occupe tout l’espace. Elle sature l’air. Elle pue la sueur froide et la charogne de l’âne qui a succombé hier. Elle a le goût de la cendre.

Les Mbareck. Debout dans le vent de sable. Des statues de sel et de poussière. Ils ne regardent plus l’horizon. À quoi bon ? L’horizon est un mur. Un mur de sable qui monte, qui monte, qui veut tout engloutir. Le silence est un cri. Un cri muet qui s’étouffe dans la gorge en feu. Vivre ? Non. C’est mourir à petit feu. C’est s’effacer sous la morsure du jour. C’est être un grain de poussière parmi les milliards de grains de l’Assaba. Un grain qui souffre. Un grain qui attend la fin.

La terre est dure comme le cœur des hommes. Elle ne donne rien. Elle prend tout. Elle boit les larmes avant qu’elles ne tombent. Elle aspire la vie par la plante des pieds. On est des racines sèches. Des ombres portées sur un monde qui nous a oubliés. L’Assaba est un tombeau à ciel ouvert. Et nous, on danse au fond. On danse la danse de la faim.

II. Le Bois et le Fer

La charrette. Écoutez ce bruit. Ce cri. Le bois qui pleure. Le fer qui hurle sur l’essieu. Cric-crac. Cric-crac. La musique de la misère. C’est le seul héritage. Le seul trésor. Un squelette de planches disjointes, délavées par le soleil, bouffées par les termites. Des roues voilées qui tracent des S dans la poussière. C’est le gagne-pain ? Non. C’est la croix. Une croix que l’on traîne tous les jours sur les pistes de latérite.

Petit Mbareck est devant. À la tête de l’âne. L’âne est comme lui. Un sac d’os. Une peau pelée. Des oreilles basses. Petit Mbareck tire sur la corde. Ses mains ? Des morceaux de cuir. Des mains de vieux sur un corps de gosse. Il n’a plus d’âge. Il a l’âge de la fatigue. Il a l’âge de la pierre. Il tire, il jure, il crache une salive blanche, épaisse comme de la colle. Ses yeux sont rouges. Le sable, toujours. La conjonctivite est une compagne fidèle. Elle lui mange les cils.

Derrière, Werzeg pousse. Il arc-boute son petit corps contre le bois brûlant. Ses muscles sont des fils de fer. Il pousse avec la rage du désespoir. Il pousse contre le vent. Il pousse contre la pente. Il pousse contre la vie. Ses pieds nus s’enfoncent dans le sable brûlant. La corne est épaisse. Il ne sent plus les épines. Il ne sent plus le feu du sol. Il est devenu une partie de la machine. Un rouage de chair et d’os.

Des enfants ? Laissez-moi rire. Ce sont des hommes en réduction. Des vieux précoces. L’école ? Une insulte. Un souvenir effacé comme une écriture sur l’ardoise mouillée. Ils ne connaissent pas les lettres. Ils connaissent les poids. Le poids d’un bidon d’eau de vingt litres. Le poids d’un stère de bois mort. Le poids de l’humiliation quand un riche passe en 4×4 et les éclabousse de poussière sans même les voir. Ils sont invisibles. Des fantômes de travail.

Le chargement est lourd. Toujours trop lourd. Des barriques d’eau saumâtre. Des branches de bois de chauffe ramassées à des kilomètres. On transporte la vie des autres. On transporte le confort des autres. Et pour quoi ? Quelques ouguiyas. Des pièces sales qui ne permettent même pas d’acheter un kilo de riz correct. On achète des brisures. On achète du mépris.

Le dos est courbé. La colonne vertébrale est un point d’interrogation. Pourquoi ? Pourquoi nous ? Petit Mbareck ne pose pas la question. Werzeg non plus. La question est un luxe qu’ils n’ont pas le temps de payer. Il faut avancer. Si la charrette s’arrête, la vie s’arrête. Si l’essieu casse, c’est le gouffre. Alors on graisse le fer avec un peu de graisse de chèvre rance. On répare avec des bouts de fils de fer. On bricole la survie.

Le soleil tape. Il tape comme un marteau sur une enclume. Le cerveau bout dans la boîte crânienne. Les garçons voient des taches noires. Des mouches. Les mouches de la soif. Elles tournent autour de leurs yeux. Elles boivent leur sueur. Ils ne les chassent même plus. Trop de fatigue. Trop de peine.

Travailler. Toujours. Sous le ciel de plomb. Dans l’enfer vert et gris de la brousse. Leurs mains sont de la pierre. Leurs cœurs sont des cailloux. Ils ne jouent pas. Ils n’ont jamais joué. Ils ont appris le fer avant d’apprendre le rire. Ils ont appris le bois avant d’apprendre la tendresse. La charrette est leur mère, leur père, leur destin. Un destin de bois et de fer qui grince dans le silence de l’Assaba.

à suivre…

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