Le fleuve ne sépare pas, il relie
Le fleuve ne sépare pas, il relie
« Maayo wona kerol » le fleuve n’est pas une frontière.
Cette maxime, issue des résolutions de Horéfondé lors des assises des instigateurs de la révolution théocratique de 1776, inspirée par les recommandations de Ceerno Souleymane Baal, portait une vision politique claire : organiser la société sans briser ses continuités humaines.
Entre la Mauritanie et le Sénégal, le fleuve Sénégal n’a jamais été qu’une limite géographique. Il est une mémoire en mouvement. Pendant des siècles, il a structuré un espace de circulation, d’échanges commerciaux, de solidarités familiales et d’alliances politiques. Il a irrigué des sociétés interdépendantes bien avant que des lignes administratives ne viennent en figer le tracé.
Aujourd’hui pourtant, la traversée est devenue un parcours réglementé, parfois coûteux, souvent contraignant pour les plus modestes. Les contrôles répétés et les paiements exigés pèsent d’abord sur ceux pour qui la mobilité n’est pas un choix mais une nécessité : petits commerçants, pêcheurs, agriculteurs, familles vivant entre deux rives.
Il ne s’agit pas de nier la souveraineté des États. Toute nation est légitime à organiser ses frontières. Mais gouverner une frontière ne devrait pas signifier ignorer l’histoire sociale qu’elle traverse.
Les deux rives ont longtemps formé un espace cohérent : le Fouta Toro, le Royaume du Walo, les États soninké, ou encore l’Émirat du Trarza. Ces entités politiques et culturelles structuraient un territoire fluide où la circulation était la norme, non l’exception.
La frontière contemporaine résulte d’un découpage colonial qui a transformé un espace continu en deux juridictions distinctes. Cette réalité historique ne délégitime pas les États modernes ; elle invite à la nuance. Administrer un territoire suppose aussi de reconnaître les continuités humaines qui l’habitent.
À l’heure où l’intégration régionale est invoquée comme horizon politique, la gestion des espaces frontaliers appelle une réflexion renouvelée :
Peut-on sécuriser sans entraver la mobilité de subsistance ?
Peut-on encadrer sans pénaliser ?
Peut-on concevoir des dispositifs adaptés aux populations riveraines dont la vie quotidienne dépend du passage d’une rive à l’autre ?
Le fleuve Sénégal n’est pas seulement une ligne sur une carte. Il est un patrimoine partagé, un héritage commun, une respiration collective.
Une frontière qui oublie l’histoire fragilise la confiance qu’elle prétend protéger.
Un fleuve, lui, continue de relier.
Mammuudu Aali Abdurahimu



