La Mauritanie, ou le pays qui marche sans boussole

Analyse sans concession de la Mauritanie actuelle : stabilité politique de façade, opposition désunie et un peuple résigné face à la précarité. Par Sidahmed Khlil.
La Mauritanie, ou le pays qui marche sans boussole
Il y a des pays qui avancent en regardant l’horizon.
La Mauritanie, elle, avance en regardant ses pieds. De peur de trébucher.
Depuis l’indépendance, on nous a promis des départs. On a eu des ruptures.
Depuis 2008, plus de coup d’État. On respire. Mais on retient son souffle.
I. Le pouvoir : l’ordre sans le cap
Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, réélu en juin 2024, incarne la stabilité. Celle des casernes devenues palais, celle des discours prudents.
Sous lui, l’État ne gouverne plus. Il gère.
Il gère la sécurité aux frontières du Mali. Il gère les tensions ethniques et migratoires. Il gère même le « repentir » : un dialogue doctrinal est ouvert avec des prisonniers djihadistes, anciens cadres d’Al-Qaïda, pour obtenir leur renoncement. On appelle cela de la réinsertion. Beaucoup y voient l’aveu d’une impuissance.
La paix ne se décrète pas. Elle se marchande. Et pendant qu’on marchande, on oublie de construire.
II. L’opposition : des voix, pas de chœur
Le « Dialogue national » est en gestation depuis des mois. Il devait être le lieu des compromis.
Il est devenu le lieu des absences.
Biram Dah Abeid, arrivé deuxième à la présidentielle, pose des conditions. D’autres hésitent entre boycott et cooptation.
On parle fort dans les médias. On signe peu autour de la table.
Résultat : un pays sans récit alternatif. Un peuple à qui on propose seulement le choix entre le statu quo et le vide.
III. Le peuple : résigné, réduit à la mendicité
C’est là que le cœur se brise.
Car au-delà des jeux de palais, il y a la fatigue. Celle qui use.
La pauvreté n’est plus un accident. Elle est une adresse.
Aux carrefours de Nouakchott, dans les marchés de Néma, aux portes des administrations, des hommes, des femmes, des diplômés tendent la main.
On ne mendie pas par paresse mais On mendie par dépit.
On mendie un emploi qui ne vient pas. Une bourse qui tarde. Un soin qu’on ne peut payer. Une justice qui fait la sourde oreille.
Quand l’État se retire du temps long, quand les financements sont gelés et les promesses ajournées, il ne reste que la débrouille.
Et la débrouille, à force, devient mendicité.
La résignation est la plus cruelle des défaites : c’est celle de ceux qui n’osent même plus se mettre en colère.
Oui, la politique mauritanienne ressemble à une foire d’empoigne.
Pas une foire de couleurs. Une foire d’usure. Où chacun tire la couverture, où les alliances se défont au lever du jour, où le pays est une tente qu’on replie chaque soir par peur du vent.
La Mauritanie n’est pas un pays sans histoire. Elle est un pays sans direction.
Et un peuple sans direction finit par croire qu’il n’a pas d’avenir.
Il est temps de moins calculer et de plus oser.
De rendre aux gens ce qu’on leur a pris : la certitude qu’ils n’auront pas à tendre la main pour vivre debout.
Car les nations ne meurent pas de crise.
Elles meurent quand leurs enfants cessent d’y croire.
Sidahmed Khlil



