Kristalina Georgieva : De la résilience au renouveau – une vision budgétaire pour la prochaine décennie
Les tensions budgétaires, notamment dans les économies avancées, pourraient faire grimper les coûts d'emprunt mondiaux.

Kristalina Georgieva : De la résilience au renouveau-
Il y a dix ans, lors du premier Forum fiscal arabe à Abou Dhabi, en présence du directeur général du Fonds monétaire arabe et des ministres des Finances des Émirats arabes unis, d’Algérie, d’Égypte, de Mauritanie, de Tunisie, du Qatar et du Yémen, Christine Lagarde a évoqué l’importance d’une forte mobilisation des recettes intérieures et d’un système fiscal international juste et moderne pour la réussite des économies au XXIe siècle.
Aujourd’hui, dix ans plus tard, la plupart des pays arabes ont accompli des progrès considérables dans ces domaines. Le travail se poursuit : nous sommes réunis aujourd’hui pour nous concentrer sur le renforcement des institutions budgétaires afin d’assurer la résilience macroéconomique, un élément crucial en période de turbulences et d’incertitudes, et pour partager les enseignements tirés d’une gestion efficace des dépenses publiques et de la transformation numérique. Nous sommes impatients d’entendre parler des priorités du monde arabe pour les années à venir. Je me réjouis de la large participation à ce forum, que nous organisons conjointement avec le Fonds monétaire arabe. Outre notre hôte, le ministre Al Husseini, nous avons le plaisir d’accueillir les ministres des Finances de Jordanie, de Libye, du Liban, de Somalie et de Syrie, ainsi que les gouverneurs des banques centrales de Bahreïn, d’Égypte, de Mauritanie, de Palestine, de Tunisie, des Émirats arabes unis et du Yémen.
Nous nous réunissons à un moment crucial. Le monde traverse de profondes mutations géopolitiques, commerciales, technologiques et démographiques. Ces changements engendrent une incertitude considérable. Heureusement, la croissance mondiale a remarquablement bien résisté à ces bouleversements. Mais cette résilience mondiale continuera d’être mise à l’épreuve dans les mois et les années à venir.
L’économie mondiale devrait croître de 3,3 % cette année et de 3,2 % l’année prochaine, soutenue par la résilience du secteur privé, des conditions financières favorables et la poursuite des réformes, notamment dans les marchés émergents. L’inflation devrait diminuer pour atteindre 3,8 % cette année et 3,4 % en 2027, sous l’effet d’une demande plus faible et de la baisse des prix de l’énergie.
La région arabe a également fait preuve de résilience. La croissance devrait atteindre 3,7 % cette année. Les pays exportateurs de pétrole bénéficient d’une production accrue, tandis que les pays importateurs profitent de la baisse des prix, de la stabilité des transferts de fonds et de la reprise du tourisme. Les conditions financières se sont améliorées et plusieurs pays ont retrouvé l’accès aux marchés. Un certain nombre de pays ont réalisé des progrès impressionnants en matière de diversification de leurs économies et d’investissement dans les infrastructures afin d’exploiter le potentiel de l’intelligence artificielle. Plusieurs économies sortant d’un conflit s’engagent sur la voie difficile de la reconstruction.
Toutefois, des risques importants persistent. Les tensions géopolitiques accroissent l’incertitude, et les tensions commerciales ainsi que le protectionnisme compromettent les perspectives d’investissement et de croissance. Les gains de productivité attendus de l’intelligence artificielle pourraient s’avérer trop optimistes. L’endettement élevé et croissant de nombreux pays devrait atteindre des niveaux sans précédent dans les années à venir. Les pressions budgétaires, notamment dans les économies avancées, pourraient faire grimper les coûts d’emprunt mondiaux. Et si certains pays font preuve d’une volonté encourageante de parvenir à la paix, trop de conflits prolongés persistent, avec un risque d’escalade. Les besoins humanitaires demeurent immenses dans cette région, tant dans les pays fragiles et sortant d’un conflit que dans ceux qui sont encore en guerre.
La volatilité des prix du pétrole est une autre source majeure d’inquiétude dans la région. Les prix pourraient chuter si la demande mondiale faiblit dans un contexte de tensions commerciales et de fragmentation géoéconomique. La fin des réductions de production de l’OPEP+ pourrait aggraver le déséquilibre entre l’offre et la demande.
La région est confrontée à plusieurs défis structurels :
• Les pays exportateurs de pétrole sont confrontés au défi de gérer les fluctuations des prix du pétrole tout en favorisant la diversification économique.
• Les pays importateurs de pétrole sont exposés à d’importants risques liés à la dette et dépendent des conditions financières mondiales, ce qui souligne la nécessité de disposer de réserves budgétaires et de cadres budgétaires crédibles à moyen terme.
Les pays à faible revenu et les économies fragiles sont exposés aux conflits, aux déplacements de population et à l’insécurité alimentaire. Il est urgent qu’ils instaurent une stabilité macroéconomique et accèdent à des financements extérieurs, notamment à un soutien international et à un allègement de la dette.
Les turbulences de ces dernières années nous ont appris que des cadres politiques résilients et un secteur privé dynamique sont essentiels pour surmonter les chocs. Le renforcement des mécanismes de soutien sera déterminant pour la capacité d’adaptation de la région dans un contexte de forte incertitude mondiale. Parallèlement, il est crucial que les pays fassent progressivement évoluer le rôle de l’État, passant de la stimulation de la croissance à la création des conditions propices à celle-ci. Cela implique de réduire l’intervention de l’État dans l’activité économique et d’encourager les initiatives du secteur privé. Seul ce dernier peut créer suffisamment d’emplois pour le grand nombre de jeunes qui arrivent sur le marché du travail de la région.
Depuis sa création, le Forum fiscal arabe soutient les réformes visant à mettre en œuvre des politiques budgétaires mieux informées, dotées de ressources suffisantes, efficaces et, en définitive, plus durables. Nous constatons des progrès dans ce sens dans trois domaines clés :
Lors du Forum financier de 2019, nous avons évoqué l’urgence d’améliorer les cadres budgétaires grâce à une plus grande transparence, une publication plus rapide des rapports et des budgets plus clairs et prospectifs. Je suis heureux de constater que des progrès significatifs ont été réalisés depuis. L’Arabie saoudite intègre désormais des projections pluriannuelles dans ses budgets annuels et aligne les plafonds de dépenses sur des projections réalistes. Le Koweït et les Émirats arabes unis ont amélioré la transparence budgétaire grâce à une meilleure publication des plafonds de dépenses et à un reporting plus rigoureux des risques budgétaires. De nombreux autres pays ont renforcé leur contrôle afin de mieux gérer ces risques.
• La mobilisation des recettes intérieures constitue une autre priorité constamment mise en avant lors de cet événement. Dans ce domaine également, des progrès considérables ont été réalisés. L’introduction de la TVA et des droits d’accise par le Conseil de coopération du Golfe, ainsi que l’adoption d’un impôt minimum mondial sur les sociétés, représentent un véritable pas en avant. L’Égypte, la Jordanie et le Maroc ont accru leurs recettes grâce à d’importantes réformes visant à élargir l’assiette fiscale, à renforcer leurs administrations fiscales et à développer la numérisation.
Enfin, les réformes des dépenses, autre priorité du Forum fiscal, progressent. Plusieurs pays, dont Bahreïn et Oman, réduisent les subventions énergétiques régressives, libérant ainsi des ressources pour soutenir les ménages vulnérables.
Alors, où allons-nous à partir de maintenant ?
Nous devons tirer parti de la dynamique de la dernière décennie dans tous les aspects de la politique budgétaire en poursuivant les réformes qui répondent aux défis de la région. Dans cet esprit, les discussions d’aujourd’hui mettront en lumière une autre priorité : accroître l’efficience des dépenses publiques et orienter les ressources vers la croissance. Les besoins de diversification, de développement et de relance s’accentuent dans toute la région. Les décideurs politiques doivent veiller à ce que l’utilisation des ressources publiques soit flexible et efficace, même en période de fortes contraintes budgétaires.
Comme le rappelle le dernier rapport du FMI sur les finances publiques, « des dépenses plus judicieuses » ne se limitent pas à une bonne gestion budgétaire ; il s’agit également d’une bonne stratégie de croissance.
Je voudrais conclure par quelques réflexions sur le programme de réformes dans la région et sur la manière dont nous pouvons faire en sorte que la prochaine décennie soit encore plus fructueuse que la précédente.
Premièrement, il est essentiel de renforcer la solidité des finances publiques et de reconstituer les réserves budgétaires. Cela permettra de réduire la vulnérabilité aux chocs, notamment dans les pays fortement endettés, où même de faibles variations du sentiment des investisseurs peuvent avoir des conséquences disproportionnées.
Des cadres budgétaires solides et crédibles peuvent stabiliser les anticipations, renforcer la confiance et accroître la résilience. Une croissance soutenue et un environnement financier favorable offrent la possibilité de reconstituer les réserves et de maîtriser la dynamique de la dette. Un assainissement budgétaire sera nécessaire dans certains pays.
Dans d’autres pays, notamment ceux à faible revenu, le rétablissement de la santé budgétaire passera par une augmentation des recettes. Une analyse récente du FMI montre que, pour soutenir des institutions solides, des marchés financiers plus développés et une croissance durable, les pays ont besoin d’un ratio impôts/PIB d’au moins 15 %. Un ouvrage du FMI à paraître sur la fiscalité au Moyen-Orient et en Afrique du Nord présente des options politiques pour accroître les recettes tout en améliorant l’efficacité et l’équité.
Deuxièmement, nous avons besoin d’une nouvelle impulsion pour les réformes qui stimulent la productivité, car sans une croissance plus forte, les pays auront de plus en plus de mal à maintenir leurs finances en ordre.
Un environnement plus favorable à l’entrepreneuriat peut stimuler l’innovation, créer des emplois et diversifier la croissance. Cela nécessite des barrières à l’entrée plus faibles, une concurrence loyale et d’autres améliorations de l’environnement des affaires.
Une plus grande ouverture aux investissements directs étrangers et à l’expertise mondiale est essentielle pour tirer pleinement parti des gains de productivité offerts par les technologies émergentes, notamment l’intelligence artificielle. Ces mesures peuvent accélérer la transformation numérique, renforcer la compétitivité et positionner vos économies comme des pôles technologiques de pointe.
• Une intégration commerciale plus poussée peut diversifier les marchés d’exportation, améliorer la connectivité et tirer parti des opportunités découlant de l’évolution des chaînes d’approvisionnement mondiales.
Troisièmement, le soutien aux pays sortant d’un conflit doit demeurer une priorité. Leur redressement nécessitera une planification rigoureuse, un soutien international constant et des ressources importantes pour reconstruire leurs institutions et financer la reconstruction.
Comme toujours, le FMI est prêt à soutenir la région en lui fournissant des conseils stratégiques intégrés, des financements et un renforcement des capacités. Nous collaborons avec vos équipes budgétaires par l’intermédiaire de notre Département des affaires budgétaires et de nos centres de coordination : le METAC au Liban, le CEF au Koweït et notre bureau régional à Riyad.
Ensemble, nous pouvons tirer parti des dix années de progrès impressionnants accomplis par ce forum. Et nous pouvons avancer avec confiance, pour la prochaine décennie et au-delà. | BGNES
—
Discours de Kristalina Georgieva, directrice générale du FMI, lors du dixième Forum fiscal arabe annuel



