L’islam et l’Afrique : une mémoire que l’histoire ne doit pas oublier

On oublie trop souvent que l’islam n’est pas seulement une histoire du désert arabe ; il est aussi profondément lié à l’histoire africaine. Cette vérité, pourtant simple, mérite d’être rappelée avec clarté, tant certains récits ont tendance à minimiser la contribution de l’Afrique à la mémoire de cette grande civilisation spirituelle.
La généalogie du prophète Muhammad remonte à Ismaël, fils de Abraham. Or la mère d’Ismaël, Hagar, est décrite dans de nombreuses traditions comme une femme d’origine copte, liée à l’Égypte. Cette présence africaine dans la généalogie symbolique de l’islam rappelle que les liens entre l’Afrique et cette religion remontent à ses origines mêmes.
Mais l’histoire de l’islam naissant révèle aussi une autre réalité : plusieurs des premiers croyants issus d’Afrique furent parmi les plus durement persécutés. Le compagnon Bilal ibn Rabah, d’origine abyssinienne, fut soumis à de cruelles tortures par ses maîtres à La Mecque pour avoir embrassé l’islam. Malgré les supplices, il resta fidèle à sa foi, répétant inlassablement « Ahad, Ahad » affirmant l’unicité de Dieu. Son courage fit de lui l’une des figures emblématiques de la dignité humaine dans l’histoire islamique.
De même, la famille de Ammar ibn Yasir compte parmi les premiers martyrs de l’islam. Sa mère, Sumayyah bint Khayyat, ainsi que son père Yasir ibn Amir, subirent des persécutions d’une extrême violence pour leur attachement à la nouvelle foi. Sumayyah fut tuée pour avoir refusé de renoncer à l’islam, devenant ainsi la première martyre de cette religion.
Parallèlement à ces persécutions, l’Afrique fut aussi l’un des premiers refuges de l’islam. Lorsque les croyants furent menacés à La Mecque par les dignitaires qurayshites, le prophète recommanda à certains d’entre eux de se réfugier en Abyssinie, dans l’actuelle Éthiopie. Là, ils furent accueillis et protégés par le roi chrétien Ashama ibn Abjar, connu dans la tradition islamique sous le nom de Najashi. Ce geste d’hospitalité permit aux premiers musulmans de préserver leur foi à un moment critique de leur histoire.
Ainsi, dès les premières heures de l’islam, l’Afrique apparaît non pas comme une périphérie, mais comme un espace de protection, de sacrifice et de fidélité spirituelle. Des figures d’origine africaine furent parmi les premiers croyants, parmi les premiers persécutés, et même parmi les premiers martyrs.
Rappeler ces faits n’est pas seulement un exercice historique. C’est aussi une manière de restituer à l’Afrique la place qui lui revient dans la mémoire universelle de l’islam. Car une religion qui a trouvé refuge sur les terres africaines et dont certains des premiers témoins venaient d’Afrique ne peut être pensée sans ce continent.
L’Afrique n’est pas seulement une terre d’accueil de l’islam : elle en est aussi l’une des premières terres de foi, de sacrifice et de mémoire.
Yaaya Tuure



