Mauritanie : Entre sanction et communication, la stratégie de verticalité du pouvoir face à la critique
Analyse de la révocation de Mohamed Lemine Ould Yebe et des tensions au sein du parti INSAF. Entre volonté de maîtrise du discours et paradoxes institutionnels, le pouvoir mauritanien cherche à contenir une parole politique de plus en plus dissonante.

La réaction du pouvoir à la sortie médiatique du conseiller du président de l’INSAF, l’ingénieur de l’aviation civile Mohamed Lemine Ould Yebe est un geste de régulation symbolique visant à restaurer une verticalité momentanément ébranlée . La note de cessation de fonction, rédigée dans une langue administrative d’une sobriété calculée, ne dit rien de la nature réelle du désaccord ; elle l’absorbe dans une catégorie neutre — celle de la non-conformité à la ligne du parti — transformant ainsi une critique politique en anomalie procédurale . Ce déplacement n’est pas innocent : il permet d’évacuer le débat pour lui substituer la norme .
Or , c’est précisément dans cette substitution que réside la tension. Car le même parti qui, dans un communiqué récent, enjoint au gouvernement — et, en creux, au Premier ministre — d’éviter toute pression injustifiée sur les citoyens dans le cadre du dédouanement des smartphones, se trouve simultanément à sanctionner un de ses propres conseillers pour avoir exprimé publiquement une critique du même Premier ministre . L’injonction à la modération adressée au pouvoir exécutif se double ainsi d’une exigence de silence imposée à l’intérieur même du champ partisan. Autrement dit, la critique est tolérée tant qu’elle demeure abstraite, institutionnelle et désincarnée ; elle devient faute dès lors qu’elle s’incarne, qu’elle prend visage et voix .
Cette dissonance apparente révèle en réalité une logique plus profonde : celle d’un système où la parole n’est pas un espace de confrontation, mais un instrument de positionnement . Dans un tel cadre , critiquer le Premier ministre ne revient pas à discuter une politique publique, mais à franchir une ligne invisible qui sépare le dicible du tolérable . La sanction ne vise donc pas tant le contenu de l’énoncé que son existence même en dehors des circuits autorisés . Elle rappelle que la parole politique, demeure distribuée, hiérarchisée, et soumise à une discipline implicite .
À cela s’ajoutent les propos de l’ancien ministre, l’avocat Mohamed Ould Moine — homme connu pour ne pas avoir la langue dans la poche — qui s’est livré à une critique particulièrement acerbe du Premier ministre , tout en évoquant la convocation et le blâme de certains de ses proches qui exercent des fonctions de premier rang au sein du gouvernement et au cœur du dispositif de pouvoir
Parallèlement, on observe un alignement progressif ainsi qu’une mobilisation en défense du Premier ministre de la part de certaines voix médiatiques qui, par le passé, se distinguaient par leur indépendance .
Ce qui surprend davantage encore, c’est le contraste avec l’attitude antérieure du Premier ministre, longtemps perçu comme mesuré et peu enclin à réagir aux critiques dirigées contre lui. Dès lors, une interrogation s’impose : qu’est-ce qui a changé entre-temps ?
Ce qui semble avoir changé tient sans doute à la perception qu’a désormais le Premier ministre de son propre bilan . Convaincu d’avoir impulsé une véritable dynamique de transformation, notamment à travers les programmes d’infrastructures et le plan de modernisation de Nouakchott ainsi que de l’intérieur du pays, il en vient lui-même à exposer sur sa page Facebook , chiffres et tableaux à l’appui, les niveaux de réalisation et les taux d’achèvement, comme pour objectiver l’ampleur de l’effort accompli et en consacrer la légitimité.
Dans ce contexte, toute critique ne se lit plus comme une contribution au débat public, mais comme une remise en cause d’une œuvre perçue comme structurante, voire fondatrice .
L’ensemble de ces éléments traduit dès lors un moment de resserrement, où le pouvoir, confronté à une brèche dans son dispositif discursif, cherche désormais moins à convaincre qu’à contenir. Ce qui se donne à voir n’est pas tant une crise ouverte qu’une tentative de maîtrise des résonances : éviter que la critique ne fasse précédent, que l’exception ne devienne norme.
Mais c’est précisément là que se loge la fragilité. En cherchant à neutraliser la dissonance, le système révèle qu’il ne dispose plus des mécanismes internes capables de l’absorber. La cohérence affichée du discours — appel à la protection des citoyens d’un côté, sanction de la parole critique de l’autre — cesse alors d’apparaître comme une ligne politique cohérente pour se lire comme une juxtaposition de signaux contradictoires .
Et dans cet écart, imperceptible pour le regard superficiel mais décisif pour l’analyse, se dessine une vérité plus profonde : ce n’est pas la critique qui met en difficulté le pouvoir, mais la nécessité croissante de la contenir.
Mohamed Ould Chriv Chriv




