Entre le Maroc et l’Espagne, une crise diplomatique et territoriale

brahim ghali polisario
brahim ghali polisario

Entre le Maroc et l’Espagne, une crise diplomatique et territoriale

En relâchant les contrôles à sa frontière avec Ceuta, le Maroc escomptait inciter l’Espagne à reconnaître sa souveraineté sur le Sahara occidental.

Jusqu’où le ton peut-il monter entre le Maroc et l’Espagne ? Depuis la discrète hospitalisation, le 21 avril 2021 en Espagne, du chef du Front Polisario, Brahim Ghali – qui revendique la souveraineté sur le Sahara occidental – la crise ne cesse de s’envenimer entre Rabat et Madrid, premier partenaire économique du Royaume.

Le Maroc ne s’en cache pas : il a manifesté sa colère en relâchant ses contrôles à la frontière avec l’enclave espagnole de Ceuta au nord du pays. Plus de 8 000 migrants, essentiellement marocains, l’ont franchie en deux jours, les 18 et 19 mai. « Le Maroc n’a pas vocation à être le gendarme de l’Europe, ni son concierge », a tancé le ministre marocain des affaires étrangères, Nasser Bourita, sur la chaîne LCI le 23 mai. « Provocation », a réagi la ministre espagnole de la défense, Margarita Robles.

L’ultimatum du 1er juin

Le 1er juin fait figure d’ultimatum pour le chef de la diplomatie marocaine. La justice espagnole a convoqué à cette date Brahim Ghali, qui fait l’objet d’une plainte déposée par des Sahraouis notamment pour « torture » et « détention illégale ». Aux yeux du Maroc, l’homme est un criminel. Si d’aventure Brahim Ghali pouvait « rentrer chez lui, contourner la justice espagnole et ignorer les victimes, [ce] serait un appel au pourrissement », a averti Nasser Bourita.

« Le Maroc a mis un coup de pression. Mais la crise n’est pas migratoire : elle est diplomatique, territoriale, postcoloniale », relève Mehdi Alioua, sociologue à l’université internationale de Rabat. Pour le sociologue, l’Espagne n’a pas su gérer son départ du Sahara occidental, son ancienne colonie, à l’époque où le dictateur Franco agonisait ; elle ne l’a pas rétrocédé au Maroc comme le souhaitait Rabat. « Pourquoi le Maroc surveillerait-il les frontières s’il est traité comme un supplétif ? », interroge-t-il.

Des crises récurrentes

Les crises sont récurrentes entre les deux États. « Mais celle-ci est plus grave que celles de 2002 et de 2014 et cela peut encore empirer », estime Isaías Barreñada, professeur de relations internationales à l’université Complutense de Madrid, en évoquant l’occupation de l’îlot Persil (ou Leïla) par l’armée marocaine et l’arraisonnement du yacht du roi Mohammed VI par la guardia civil espagnole dans les eaux de Ceuta.

Selon lui, le Maroc excelle dans la diffusion de sa propagande. « Sans vouloir délégitimer la plainte contre Brahim Ghali qui sera examinée par la justice, celle-ci a été déposée par un collectif proche des autorités marocaines de nature à créer le soupçon », relève-t-il. « Elle cherche surtout à dissimuler les poursuites judiciaires à l’encontre de hauts responsables de la police marocaine ».

Si le Maroc semble si sûr de lui, c’est qu’il réclame un alignement de l’Espagne sur la déclaration du président américain Donald Trump qui, en fin de mandat, a reconnu la souveraineté du pays sur le Sahara occidental en échange d’une « normalisation » de ses relations avec Israël.

« Le Maroc n’est plus celui d’il y a vingt ans. Il ne courbe plus l’échine. Il est plus sûr de lui », assure Mehdi Alioua. « Et la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental est un élément central qui change les rapports de force. Le Maroc fait pression pour que l’Union européenne s’aligne sur la position américaine. »

« Le Maroc est dans l’urgence de trouver d’autres soutiens »

Or pour l’heure, la position de l’administration Biden n’est pas très claire. « Le Maroc est dans l’urgence de trouver d’autres soutiens pour renforcer la fragile déclaration de la présidence Trump », estime Isaias Barreñada. D’autant plus que la cour de justice de l’Union européenne doit examiner en juin les accords commerciaux avec le Maroc pour décider si ceux-ci peuvent s’étendre au Sahara occidental.

Selon lui la question irrésolue du Sahara occidental s’invite toujours dans les différends entre le Maroc et l’Espagne, qu’il s’agisse de la délimitation des eaux maritimes dans le canal des Canaries ou du renvoi des migrants des Canaries. « Le Maroc veut inclure le Sahara occidental dans le règlement de ces contentieux », précise-t-il.

Marie Verdier

La Croix