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*Quand l’émotion recouvre la méthode. Lecture apaisée d’un épisode politique*

*Quand l’émotion recouvre la méthode. Lecture apaisée d’un épisode politique*
Il est parfois utile, en démocratie, de faire un pas de côté. Non pour relativiser les faits, encore moins pour les nier, mais pour les replacer dans l’ensemble des scénarios plausibles qu’autorise la raison politique. L’épisode récent autour des menaces alléguées contre le député Biram Dah Abeid mérite précisément cet exercice.
Imaginons, sans polémique ni procès d’intention, une hypothèse simple. Celle d’une justice qui a fait son travail. Une plainte déposée, instruite, examinée. Des vérifications menées. Et, au terme de ce processus, l’absence d’éléments suffisants pour donner une suite judiciaire à l’alerte. Ce scénario n’a rien d’extraordinaire. Il correspond au fonctionnement ordinaire d’un appareil judiciaire confronté à des signalements qui, parfois, relèvent davantage du ressenti politique que du fait pénal caractérisé.
Dans cette hypothèse, l’État n’a pas failli. Il a arbitré. Il a tranché. Et il a choisi, pour des raisons de droit, de ne pas judiciariser davantage.
C’est dans ce cadre qu’il faut relire l’intervention du Premier ministre. En revenant sur l’affaire lors de sa déclaration de politique générale, il n’a pas nécessairement cherché à disqualifier un homme, mais à rappeler une règle implicite du jeu républicain. Les institutions précèdent l’opinion. La justice avant les réseaux sociaux. Le Parlement avant la mise en scène. Le temps long de la procédure avant l’immédiateté du récit.
Ce rappel peut se comprendre politiquement. Il vise moins à contester une alerte qu’à signaler une ligne rouge. Celle où l’émotion publique commence à se substituer au traitement institutionnel. Dans une démocratie encore fragile, ce rappel n’est pas anodin. Il répond à une crainte bien connue des États. Voir des causes politiques se transformer en récits mobilisateurs avant même que les faits ne soient établis.
C’est ici que l’épisode bascule. Non sur le fond, mais sur la forme. Lorsque le ministre de la Justice Mohamed Soueidatt choisit de qualifier publiquement un député de menteur, il ne dit pas ce que l’institution aurait pu dire autrement. À savoir que la plainte n’a pas donné lieu à des suites judiciaires. Il change de registre. Il passe de l’explication politique à la qualification morale.
Ce choix, sans doute maladroit, a eu un effet immédiat. Il a déplacé toute l’attention sur le langage, au détriment du raisonnement. Ce n’est plus la décision de la justice qui est débattue, mais le mot qui l’accompagne. Ce n’est plus la méthode qui est interrogée, mais le ton. Et dans une société où la parole publique est fortement personnalisée, ce déplacement suffit à embraser l’opinion.
Il faut ici nommer une évidence, sans la charger d’intention. Biram n’est pas seulement un justiciable ou un député. Il est un fait politique. Un acteur qui sait que, dans l’espace public mauritanien, certains récits produisent plus d’écho que d’autres. Cela ne signifie ni manipulation, ni mauvaise foi. Cela signifie simplement que la politique se joue aussi sur le terrain symbolique.
Mais cette réalité vaut pour tous les acteurs. L’État le sait. L’opposition le sait. Et c’est précisément pour cela que chaque mot compte. Quand le calcul politique rencontre l’émotion collective, le risque n’est pas le conflit, mais la confusion. Confusion entre alerte et preuve. Confusion entre décision judiciaire et jugement moral. Confusion entre communication politique et vérité établie.
Au fond, cet épisode ne nous dit pas tant quelque chose sur un homme ou sur une institution que sur notre manière collective de faire de la politique. Nous avons tendance à absolutiser les récits, à personnaliser les désaccords, à transformer des décisions techniques en affrontements moraux. Et ce faisant, nous laissons l’essentiel se dissoudre. La méthode.
Une démocratie mature n’est pas celle où tout le monde a raison, ni celle où l’État ne se trompe jamais. C’est celle où une décision judiciaire peut être expliquée sans être dramatisée. Celle où un rappel politique peut être formulé sans invective. Celle où l’opinion accepte que tout ne se règle pas sur la place publique.
Ce que cet épisode appelle, ce n’est ni une réhabilitation, ni une condamnation. C’est un désencombrement. Revenir à l’essentiel. La justice tranche par des actes, pas par des qualificatifs. La politique encadre, elle n’excite pas. L’opinion éclaire quand elle est informée, elle obscurcit quand elle est instrumentalisée.
Si nous retenons cela, alors cet épisode aura servi à quelque chose. Sinon, il restera un moment de plus où le verbe aura pris le pas sur la République.

Mansour LY -le 30 janvier 2026

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