Quand le discours sur l’unité évite de nommer la fracture sociale.
Analyse discours sur l’unité
Cheikh Sidati Hamadi
Expert senior en droits des Communautés Discriminées sur la base du Travail et de l’Ascendance,
Chercheur associé spécialiste des discriminations structurelles,
Analyste et Essayiste.11 fevrier 2026
Il est des discours qui rassurent par leurs mots et inquiètent par leurs silences. L’allocution présidentielle prononcée au Gorgol appartient à cette catégorie : dense en appels à l’unité, riche en exhortations à la cohésion, mais traversée par des non-dits qui en révèlent les limites. Or, comme le rappelle l’adage, « chasser le naturel, il revient au galop ». On peut multiplier les formules consensuelles, invoquer le vivre-ensemble et célébrer la concorde ; si les fractures structurelles ne sont pas nommées, elles réapparaissent inévitablement dans le réel social. De la même manière, on ne peut cacher l’ombre d’un arbre en tentant de l’enterrer : ce que l’on refuse d’énoncer continue de structurer les rapports sociaux. C’est à l’aune de cette exigence de lucidité qu’il convient de lire et d’analyser le discours du Gorgol.
La visite présidentielle a été placée sous le sceau de la concorde nationale. Une fois encore, le Président de la République a invoqué l’unité, la cohésion sociale et la nécessité de préserver le vivre-ensemble. Ces appels, devenus un invariant du discours officiel depuis plusieurs années, traduisent une conscience diffuse des tensions structurelles qui traversent la société mauritanienne. Ils suggèrent, en creux, la persistance d’un malaise national non résolu, hérité de rapports sociaux inégalitaires profondément enracinés. Mais ils révèlent aussi, par leurs silences et leurs prudences lexicales, les limites d’une approche politique qui préfère l’apaisement discursif à la clarification normative.
Un terme, en particulier, mérite une attention soutenue : celui de « composante ». Répété à plusieurs reprises, sans jamais être défini ni juridiquement ni politiquement, il fonctionne comme un concept flottant : suffisamment large pour inclure sans nommer, suffisamment vague pour éviter la controverse. Il s’inscrit ainsi dans une stratégie discursive de contournement. Or, dans un pays dont l’histoire est marquée par des hiérarchies de statut, de couleur et d’origine, l’imprécision conceptuelle n’est jamais innocente ; elle devient, au contraire, un outil de gestion politique du non-dit.
1. Un concept absent du droit, mais omniprésent dans le discours
Il convient de le rappeler avec rigueur juridique : la notion de « composante nationale » ne dispose d’aucune reconnaissance explicite dans l’ordre constitutionnel mauritanien. La Constitution de la République islamique de Mauritanie structure l’identité nationale autour des langues, et non autour de catégories sociopolitiques ou communautaires.
L’article 6 de la Constitution énonce clairement :
« Les langues nationales sont l’arabe, le pulaar, le soninké et le wolof. La langue officielle est l’arabe. »
(Constitution de la République islamique de Mauritanie, art. 6)
Ce choix constitutionnel, historiquement présenté comme un compromis fondateur, visait à dépasser les clivages communautaires par une reconnaissance linguistique pluraliste. Toutefois, le recours récurrent au terme de « composante » dans le discours politique contemporain crée un décalage préoccupant entre le langage du droit et celui du pouvoir. L’État semble reconnaître implicitement l’existence de groupes socialement différenciés, tout en refusant de leur accorder une existence juridique claire.
Cette dissociation produit un effet paradoxal : on admet la fracture sans en assumer les conséquences normatives. L’ambiguïté, en matière d’égalité et de citoyenneté, n’est jamais neutre. Comme l’a justement analysé le constitutionnaliste Dominique Rousseau, « l’ambiguïté constitutionnelle, lorsqu’elle concerne l’égalité et la citoyenneté, n’est jamais neutre ; elle profite toujours à l’ordre social dominant » (Droit du contentieux constitutionnel, LGDJ). En d’autres termes, l’absence de définition juridique n’efface pas les rapports sociaux existants ; elle tend à les consolider.
Si une réforme constitutionnelle devait être envisagée, elle devrait donc s’attaquer prioritairement à cette contradiction centrale : comment prétendre gouverner une société plurielle tout en refusant de reconnaître explicitement les lignes de structuration sociale qui la traversent ?
2. La langue arabe : pilier commun ou marqueur d’asymétrie ?
C’est autour de la langue arabe que cette ambivalence atteint son point de cristallisation le plus sensible. Officiellement, l’arabe est la langue de l’État. Politiquement, elle est souvent présentée comme la langue d’une majorité sociologique. Socialement enfin, elle fonctionne simultanément comme vecteur d’unité religieuse et comme instrument de hiérarchisation symbolique.
Cette superposition des registres, religieux, politique et identitaire, engendre une confusion structurelle. La langue, censée être un outil de communication et un facteur de cohésion, devient un marqueur d’accès différencié au pouvoir, à l’administration, à l’éducation et à la reconnaissance sociale.
Pierre Bourdieu rappelait avec force que « la langue officielle est la langue qui impose les catégories de perception légitimes et consacre symboliquement les rapports de domination » (Ce que parler veut dire, Fayard). Appliquée au contexte mauritanien, cette analyse éclaire le rôle ambivalent de l’arabe : langue de l’État, elle est aussi un instrument de légitimation symbolique.
Plus problématique encore, l’arabe est fréquemment mobilisée comme référent identitaire homogène, alors qu’elle recouvre des réalités sociales profondément inégalitaires. Assimiler sous une même appartenance linguistique des groupes dont les trajectoires historiques sont radicalement différentes revient à neutraliser les rapports de domination hérités de l’esclavage et de la ségrégation sociale, au lieu de les confronter.
3. Une composante que l’on devine sans jamais la nommer
Lorsque le Président affirme qu’aucune composante nationale ne saurait revendiquer des droits spécifiques, tout en concédant que certaines puissent, pour des raisons particulières, bénéficier de mesures spécifiques, une interrogation fondamentale s’impose : quelle est cette composante ? Et quelles sont ces raisons ?
Le non-dit est transparent. La référence vise la communauté haratine, historiquement issue de l’esclavage et toujours confrontée à des discriminations systémiques largement documentées par les organisations nationales et internationales.
Le Rapporteur spécial des Nations unies sur les formes contemporaines d’esclavage observait que « les Haratines continuent de subir des formes structurelles de marginalisation sociale, économique et politique, directement liées à leur ascendance servile » (A/HRC/36/43, Nations unies). Cette affirmation internationale ne fait que confirmer une réalité sociologique largement attestée.
Ce qui frappe, dès lors, n’est pas la reconnaissance implicite de cette réalité, mais l’incapacité persistante à la nommer explicitement dans les discours officiels . Comme si la désignation claire constituait, en soi, un danger politique. Cette hésitation traduit un malaise profond : celui d’un État qui admet l’existence d’injustices structurelles, mais rechigne à les traduire en catégories juridiques assumées.
4. De la réparation implicite à la reconnaissance explicite
Aucune politique d’égalité réelle ne peut durablement reposer sur l’implicite. Le droit international des droits humains est constant sur ce point. Le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD) souligne que « la reconnaissance juridique des groupes historiquement discriminés constitue une condition préalable à l’adoption de mesures spéciales efficaces visant à garantir l’égalité de fait » (Recommandation générale n°32).
Maintenir les mesures correctives dans un registre exceptionnel et non institutionnalisé revient à placer leurs bénéficiaires dans une situation de dépendance politique permanente.
À l’inverse, une reconnaissance explicite permettrait de déplacer le débat du terrain de la concession vers celui du droit, de la faveur vers la justice structurelle.
Nommer, dans ce contexte, ne signifie ni diviser ni fragmenter. Nommer, c’est rendre visible, donc gouvernable, une réalité sociale que le silence ne fait qu’aggraver.
5. Clarifier pour refonder
L’unité nationale ne se construit ni par l’évitement ni par les formules consensuelles répétées. Elle exige une lucidité politique, un courage juridique et une fidélité au principe d’égalité réelle. Tant que certaines fractures continueront d’être reconnues à demi-mot, l’appel au vivre-ensemble restera fragile et performatif.
Le discours du Gorgol, par ce qu’il affirme et surtout par ce qu’il élude, rappelle une vérité fondamentale : il n’y a pas de cohésion durable sans reconnaissance explicite des inégalités héritées. Le dépassement ne viendra pas de l’effacement des différences, mais de leur intégration équitable et assumée dans le droit commun.
En définitive, l’histoire enseigne que les nations qui consolident leur unité sont celles qui affrontent leurs fractures avec courage, non celles qui les enveloppent de formules prudentes. L’exigence n’est pas de fragmenter la République, mais de l’approfondir ; non de substituer des appartenances concurrentes à la citoyenneté commune, mais de garantir que celle-ci soit réellement partagée. Tant que le langage politique demeurera en deçà de la réalité sociale, l’ombre persistera derrière le discours. Clarifier, reconnaître, institutionnaliser : telles sont les conditions d’une unité qui ne soit pas seulement proclamée, mais effectivement vécue.



