Discours de Ghazouani à Kaédi : citoyenneté, unité nationale et mémoire collective au cœur du message présidentiel
Analyse approfondie du discours du président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani à Kaédi, entre unité nationale, citoyenneté, mémoire historique et défis du développement en Mauritanie.
À Kaédi, Ghazouani pose les fondations idéologiques d’une unité nationale refondée
Entre pédagogie politique, mémoire collective et affirmation de la citoyenneté
Kaédi – Ce n’est ni un discours de campagne, ni une adresse de circonstance dictée par l’urgence. À Kaédi, dans cette wilaya du Gorgol à forte charge symbolique et historique, le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a livré un discours de fond, dense et structuré, qui s’apparente davantage à une leçon d’idéologie politique qu’à une simple communication institutionnelle.
Sous couvert d’un échange direct avec les populations, le chef de l’État a clarifié sa vision de l’unité nationale, redéfini les contours de la citoyenneté mauritanienne et répondu, sans les nommer frontalement, aux débats identitaires, mémoriels et sociaux qui traversent le pays depuis des décennies.
Kaédi, un choix lourd de sens
Le choix de Kaédi n’est pas anodin. Ville carrefour, symbole de diversité linguistique, culturelle et sociale, elle incarne à elle seule les défis et les promesses du vivre-ensemble mauritanien. En reconnaissant d’emblée son incapacité à s’exprimer en pulaar ou en soninké, tout en réaffirmant son engagement à promouvoir les langues nationales, le président adopte une posture d’humilité politique, rare dans l’exercice du pouvoir, et tente de désamorcer les procès en exclusion culturelle.
Ce geste, accompagné de la traduction du discours, relève moins du symbole que d’un message politique clair : l’unité nationale ne se décrète pas, elle se construit dans la reconnaissance et l’équité.
Sécurité et stabilité : un capital à préserver
Dans un contexte régional marqué par l’instabilité sécuritaire, la montée des conflits armés et le terrorisme, Ghazouani revendique le maintien de la sécurité nationale comme un acquis majeur de son action. Il attribue ce résultat à un triptyque désormais classique dans son discours : vigilance citoyenne, professionnalisme des forces de défense et bonne gouvernance sécuritaire.
Mais loin de l’autosatisfaction, le président insiste sur la fragilité de cet équilibre, qu’il présente comme une « bénédiction » à préserver par un effort collectif permanent, faisant de l’unité nationale le véritable rempart contre les menaces internes et externes.
L’apaisement politique comme méthode de gouvernance
L’un des axes centraux du discours reste la désescalade politique engagée depuis le début de son premier mandat. Ghazouani revendique une rupture avec les années de tensions, de suspicions et de conflits politiques chroniques, en mettant en avant une méthode fondée sur le dialogue inclusif et la concertation.
L’annonce d’un dialogue national « inclusif », dont les étapes préparatoires seraient proches de l’achèvement, vise à repositionner l’État comme arbitre et facilitateur, et non comme acteur partisan. Un message adressé autant à l’opposition qu’aux franges sceptiques de la majorité.
Citoyenneté contre fragmentation identitaire
C’est sans doute sur le terrain sensible de la citoyenneté que le discours prend toute sa profondeur idéologique. Ghazouani établit une ligne de démarcation nette entre diversité légitime et fragmentation dangereuse.
La diversité linguistique, culturelle et sociale est reconnue comme une richesse. Mais elle ne saurait, selon lui, constituer le fondement des droits politiques ou sociaux. Ceux-ci ne peuvent être accordés qu’au titre de la citoyenneté, seule garante de l’égalité devant l’État.
En mettant en garde contre une logique de droits fondés sur l’appartenance communautaire, le président évoque trois risques majeurs : la transformation du peuple en groupes concurrents, la dilution du sens de l’unité nationale et, in fine, la fragilisation de l’État lui-même.
Mémoire, responsabilité et dépassement
Dans un passage particulièrement attendu, Ghazouani aborde la question de l’histoire nationale, reconnaissant l’existence de pages sombres et de blessures partagées entre les différentes composantes du pays. Sans entrer dans une repentance ciblée, il adopte une approche universaliste : aucune composante n’est exclusivement victime ou coupable.
La force d’un peuple, affirme-t-il, réside dans sa capacité à assumer toute son histoire, à dépasser les traumatismes sans s’y enfermer, et à refuser l’instrumentalisation politique du passé. Une manière de poser les bases d’une réconciliation durable, fondée sur la responsabilité collective plutôt que sur la concurrence mémorielle.
Développement et justice sociale comme leviers de cohésion
Le discours ne se limite pas au registre symbolique. Ghazouani rappelle les chantiers engagés : lutte contre la pauvreté, réformes judiciaires, amélioration des services de base, soutien aux secteurs productifs, avec un accent particulier sur le rôle stratégique du Gorgol dans la souveraineté alimentaire nationale.
La croissance économique annoncée, oscillant entre 4,5 % et 6 %, est présentée non comme une fin en soi, mais comme un moyen de renforcer la cohésion sociale et de réduire les inégalités, condition indispensable à la stabilité politique.
Un discours de cap plus que de promesse
À Kaédi, Ghazouani n’a pas promis. Il a expliqué, justifié et théorisé. Ce discours s’inscrit dans une logique de long terme, où la citoyenneté devient le socle de l’État moderne, et l’unité nationale une construction politique consciente, exigeante et assumée.
Reste désormais à traduire cette doctrine en actes concrets, mesurables et inclusifs. Car si le discours trace un cap clair, c’est sur le terrain, dans la justice sociale, l’égalité réelle et la confiance citoyenne, que se jouera sa crédibilité.
Ahmed Ould Bettar
Au nom d’Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux. Et que la prière et la paix soient sur le plus noble des Messagers.
Je suis vraiment heureux et honoré d’être parmi vous, aujourd’hui, dans cette belle wilaya à l’histoire ancienne. J’aurais aimé m’adresser à vous en Pulaar ou en Soninké, mais malheureusement, je n’ai pas eu l’opportunité d’apprendre nos langues nationales. Je ne ménagerai aucun effort pour que tous les Mauritaniens puissent, à l’avenir, communiquer entre eux, quelle que soit la langue nationale utilisée. Le discours d’aujourd’hui sera accompagné d’une traduction. Je tiens à vous remercier chaleureusement pour votre accueil spontané, votre généreuse hospitalité et cette foule exceptionnelle.
Ce grand rassemblement est une image miniature de notre chère patrie. Je vois devant moi des représentants de toutes les composantes de notre société, avec toutes ses catégories et ses diverses caractéristiques culturelles, unis par un lien national solide, une identité doctrinale unificatrice, et une histoire et un avenir communs. C’est cette image que nous nous efforçons de consolider dans toutes les régions du pays, l’image d’un peuple uni, solidaire, confiant en sa capacité à construire une patrie qui offre à tous, dans le cadre de la démocratie, de la justice, des conditions de vie dignes, du développement et de la prospérité.
Je ne suis pas venu à vous aujourd’hui dans le cadre d’une échéance électorale, ni sous l’impulsion d’une crise ou d’une situation d’urgence. Je suis venu pour une communication directe, pour discuter avec vous de la situation générale du pays, pour m’enquérir, sur le terrain, de vos conditions et de vos problèmes, et pour écouter, surtout, vos opinions concernant les défis auxquels votre wilaya, et la nation en général, sont confrontées. Vous êtes tous conscients, aujourd’hui, des nombreuses et diverses crises que traverse le monde : crises sécuritaires, économiques et environnementales.
Parmi les répercussions les plus importantes de cette conjoncture internationale tendue sur notre environnement régional immédiat, nous observons la prolifération des conflits, du terrorisme et de la violence armée, qui sapent la sécurité, la stabilité et le développement. Cependant, notre pays a réussi, avec l’aide d’Allah, à maintenir sa sécurité et sa stabilité, et en nous appuyant sur la conscience des citoyens, la vigilance de nos forces armées et de sécurité, et notre bonne gestion du dossier sécuritaire.
Notre pays est aujourd’hui sûr et stable, et ses institutions fonctionnent convenablement. C’est une grande bénédiction pour laquelle nous remercions Allah, et nous devons la préserver par une vigilance et un travail continus. L’un des éléments les plus importants qui protègent cette sécurité et cette stabilité est notre unité nationale, qui est notre rempart inébranlable face à tous les défis, le fondement de notre stabilité politique et sociale, et la condition première de notre développement et de notre prospérité.
Afin de renforcer cette unité, nous avons œuvré, dès le début de notre première mandature, à apaiser la scène politique, en éliminant les tensions, les conflits, les désaccords et les suspicions qui l’ont caractérisée pendant de nombreuses années, et dont les effets négatifs se sont propagés dans la vie sociale en général. À cette fin, nous avons adopté une approche d’ouverture et de concertation avec tous ; nous avons tenu des réunions avec les différentes parties, et avons lancé un processus préparatoire – dont les étapes sont sur le point d’être achevées -, pour la tenue d’un dialogue inclusif visant à construire un consensus général sur les grandes questions nationales.
Ce qui nous unit est bien plus profond et plus fort que ce qui pourrait nous diviser. Nos différences sont, le plus souvent, des différences d’opinion, et non d’objectif. Nous voulons tous une Mauritanie unie, stable et progressiste, où règnent la justice, la liberté et l’égalité. Afin d’atteindre cet objectif, nous avons œuvré, entre autres, à renforcer les valeurs de solidarité, de justice et de fraternité ; lutter contre la pauvreté, la vulnérabilité et l’exclusion ; réformer la justice, lutter contre la corruption et renforcer l’État de droit ; consolider l’école républicaine ; étendre la fourniture et le développement des services de base que sont l’eau, l’électricité et la santé ; développer et améliorer nos secteurs productifs tels que l’agriculture et l’élevage ; promouvoir le secteur privé et développer les infrastructures de soutien à la croissance.
Des actions qui nous ont permis de réaliser une croissance économique significative, oscillant entre 4,5 et 6 %, au cours des six dernières années, tout en maintenant les grands équilibres économiques et en maîtrisant l’inflation. Votre wilaya joue un rôle essentiel dans la renaissance économique que nous recherchons, en raison de ses importantes ressources agricoles et animales, qui en font l’un des piliers de notre souveraineté alimentaire. Nous avons œuvré à promouvoir ce rôle en construisant des barrages, en creusant des canaux, en réhabilitant des terres, en améliorant la santé animale, en désenclavant des zones de production, et en fournissant l’eau, l’électricité, l’éducation et des soins de santé.
Lors des réunions départementales, les membres de la délégation reviendront, chacun dans son domaine, sur ce qui a été accompli, ce qui est en cours et ce qui est programmé à ces différents niveaux. Le but de tous nos efforts, qu’ils soient politiques, de développement ou sociaux, est de renforcer notre cohésion sociale et de consolider notre unité nationale. Je voudrais ici, vue son importance, aborder brièvement le concept d’unité nationale.
Nous sommes un peuple diversifié, qui considère la diversité des langues, du patrimoine culturel et des traditions comme une richesse qu’il s’efforce de préserver et de promouvoir. La différence, en ce sens, est un droit fondamental et inaliénable, mais elle ne donne pas lieu, en soi, à un autre droit, quel qu’il soit. Tous les droits, sans exception, ne peuvent être revendiqués qu’au titre de la citoyenneté. Même si nous adoptons une discrimination positive pour une catégorie donnée, il s’agit d’une discrimination accordée en vertu de la citoyenneté, en soutien à des citoyens qui se trouvent dans une situation nécessitant un appui particulier, et cela n’a absolument aucun rapport avec une composante spécifique.
Si nous avions systématiquement et constamment fondé les droits sur la différence, de sorte qu’un tel droit soit accordé à cette composante parce qu’elle est différente, et un autre à une autre composante parce qu’elle est différente, nous nous serions exposés à trois risques :
1 – Nous serions passés d’un peuple diversifié, fondu dans une entité nationale commune, à de simples groupes se disputant les droits et se dérobant aux devoirs.
2 – Notre unité nationale n’aurait plus eu de sens ni d’effet réel.
3 – Notre État n’aurait plus eu de réelle chance de perdurer et de se maintenir. Ces trois risques, sur lesquels je me suis arrêtés, ne peuvent être évités que par le lien de citoyenneté, que je vous ai si souvent invités, à de nombreuses reprises, à renforcer, à consolider et à placer, en rang et en considération, au-dessus de tous les autres liens. Car le fondement de l’État moderne et l’essence de l’unité nationale résident dans le lien de citoyenneté.
Par le renforcement de ce lien, j’entends l’enracinement de la force de notre appartenance à cette terre, le renforcement de notre engagement à y vivre ensemble, et l’intensification de nos efforts pour la développer et la promouvoir dans le cadre de l’égalité des droits et des devoirs. Je n’ai ménagé aucun effort pour renforcer ce lien, afin de consolider notre unité nationale et notre cohésion sociale.
Ainsi, nous avons œuvré pour changer les mentalités et dépasser les comportements obsolètes, combattre les préjugés, les stéréotypes et l’esprit sectaire et tribal destructeur, réduire les inégalités sociales et économiques et briser les barrières de classe. Le travail, à ces différents niveaux, nous a permis de réaliser de nombreuses avancées, qui ont consolidé les acquis des efforts cumulés de nos générations successives, tout au long de l’histoire de notre pays.
L’histoire de notre pays, comme celle de tous les peuples, est pleine de pages lumineuses, et contient quelques passages que nous aurions souhaité ne jamais avoir été écrits. La vie humaine, par nature, a ses bons côtés et ses erreurs. Il n’y a pas de composante, sociale ou régionale, qui n’ait pas blessée par une autre, et il n’y a pas de composante qui n’ait pas subi d’injustice ou ne l’ait pas elle-même exercée, soit sur une autre composante, soit sur certains de ses propres membres.
Cependant, la force des peuples se mesure à leur capacité à reconnaître leur histoire, toute leur histoire, et à leur courage à surmonter ses moments difficiles, pour continuer à renforcer et à consolider le vivre-ensemble. Combien de peuples ont vécu des tragédies profondes et des atrocités indescriptibles, puis se sont relevés, ont surmonté et ont continué à construire, à progresser et à se développer.
Il n’y a pas d’espoir pour un peuple qui accepte de rester prisonnier d’un moment particulier de son histoire, aussi douloureux soit-il. Il est temps pour notre peuple d’assumer courageusement sa responsabilité envers son histoire, toute son histoire, et de faire preuve de volonté et de détermination pour construire un avenir commun, lumineux et prospère.
C’est pourquoi, je réaffirme, ici, la nécessité de renforcer le lien de citoyenneté et de le placer, en rang et en considération, au-dessus de toute autre considération. C’est ainsi que les nations se construisent, et c’est ainsi que les aspirations des peuples se réalisent.
Je vous remercie, et que la paix, la miséricorde et les bénédictions d’Allah soient sur vous.
Discours de Son Excellence le Président de la République, M. Mohamed Ould Cheikh El-Ghazouani



