Dialogue national en Mauritanie : enjeux, limites et crédibilité du processus lancé par Ghazouani
Le président Ghazouani reçoit majorité et opposition en vue d’un dialogue national inclusif. Analyse critique des enjeux, des rapports de force et des risques politiques en Mauritanie.
Dialogue national en Mauritanie : l’heure des invitations, l’épreuve de la crédibilité
Par-delà le rituel institutionnel, l’annonce a valeur de signal politique. Le président Mohamed Cheikh El Ghazouani doit recevoir, le jeudi 8 janvier 2025, des personnalités représentant les partis de la majorité comme ceux de l’opposition, dans la perspective du Dialogue national inclusif. Chaque camp sera représenté par vingt délégués. Une configuration qui, si elle se veut équilibrée sur le papier, soulève d’emblée une série d’interrogations sur la méthode, les intentions réelles et les chances de transformation politique d’un processus déjà lourd d’antécédents.
Un dialogue annoncé dans un climat de fatigue démocratique
La Mauritanie n’en est pas à son premier dialogue national. Depuis plus de deux décennies, ces concertations rythment les moments de crispation politique, souvent convoquées pour désamorcer des tensions post-électorales ou redonner un souffle à un système institutionnel en perte de légitimité. Mais l’histoire récente a laissé une trace : beaucoup de dialogues, peu de ruptures structurelles.
L’initiative actuelle intervient dans un contexte paradoxal. D’un côté, le pouvoir met en avant une relative stabilité politique et sécuritaire. De l’autre, l’opposition — dans sa diversité — dénonce une fermeture persistante de l’espace politique, une justice perçue comme instrumentalisée et une gouvernance peu perméable à la critique sociale. Le dialogue apparaît alors autant comme une opportunité que comme un test de sincérité.
Vingt délégués par camp : équilibre arithmétique, déséquilibre politique ?
La décision d’attribuer vingt délégués à chaque mouvance vise manifestement à afficher une égalité formelle entre majorité et opposition. Mais cette symétrie numérique masque des rapports de force profondément asymétriques.
La majorité présidentielle, structurée autour de l’appareil d’État et de coalitions électorales dominantes, dispose d’une capacité d’influence sans commune mesure avec celle d’une opposition fragmentée, parfois marginalisée, et dont certaines composantes contestent encore les règles du jeu institutionnel. À cela s’ajoute une question cruciale : qui choisit les délégués ? Et selon quels critères de représentativité, notamment pour les partis non parlementaires, les mouvements citoyens, les syndicats ou les organisations de défense des droits humains ?
Dialogue inclusif : un mot, plusieurs interprétations
Le qualificatif « inclusif » est au cœur de la communication officielle. Mais son contenu reste flou. Inclure, est-ce seulement inviter les partis légalement reconnus ? Ou s’agit-il d’ouvrir la table à des voix longtemps tenues à l’écart : mouvements de jeunes, organisations féminines, représentants des victimes d’injustices foncières ou de discriminations persistantes ?
À ce stade, rien n’indique que le dialogue envisagé dépasse le cadre strictement partisan. Or, dans un pays marqué par des fractures sociales, identitaires et économiques profondes, un dialogue cantonné aux élites politiques risque de reconduire les angles morts du passé.
Le président Ghazouani face à son propre héritage
Pour Mohamed Cheikh El Ghazouani, cette séquence est politiquement déterminante. Arrivé au pouvoir avec la promesse d’une gouvernance apaisée et d’une rupture progressive avec les pratiques autoritaires, il se trouve désormais confronté à une exigence de résultats concrets.
Recevoir majorité et opposition est un geste attendu. Mais l’essentiel se jouera ailleurs : dans l’agenda réel du dialogue, dans la liberté de ton accordée aux participants, et surtout dans la capacité du pouvoir exécutif à traduire les conclusions en réformes contraignantes — constitutionnelles, institutionnelles ou électorales.
Un rendez-vous à haut risque politique
L’expérience montre que les dialogues nationaux échouent rarement par manque de discours, mais par déficit de volonté politique. En Mauritanie, le scepticisme est largement partagé : sans garanties sur la mise en œuvre, sans mécanisme indépendant de suivi, sans ouverture réelle du champ politique, le dialogue risque de rejoindre la longue liste des occasions manquées.
Le 8 janvier ne sera donc pas un aboutissement, mais un point de départ — ou un simple épisode de plus dans une dramaturgie politique bien rodée. Entre espoir prudent et lucidité critique, l’opinion publique observe. Et attend, une fois encore, que les mots se traduisent enfin en actes.
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