Dialogue national en Mauritanie : faut-il toucher à la Constitution ?
Opinion sur le dialogue national en Mauritanie et le débat sensible autour d’une éventuelle révision de la Constitution : enjeux, risques et conditions.
Dialogue national en Mauritanie : faut-il toucher à la Constitution… et à quelles conditions ?
Par Ahmed Ould Bettar
Opinion
À chaque grande séquence politique, la même question ressurgit, insistante, presque obsessionnelle : faut-il toucher à la Constitution mauritanienne ? Le dialogue national en cours — ou annoncé — ne fait pas exception. Pour les uns, toute révision est suspecte ; pour les autres, elle est indispensable. Entre ces deux positions, le débat mérite mieux que des réflexes de peur ou des emballements opportunistes.
La Constitution n’est ni un totem intouchable, ni un simple instrument technique au service des équilibres du moment. Elle est un contrat politique, un pacte républicain entre l’État et les citoyens. Et c’est précisément à ce titre que la question de sa révision doit être posée avec gravité, méthode et honnêteté.
Pourquoi la question constitutionnelle se pose légitimement
Il faut d’abord rappeler une évidence : aucune Constitution n’est éternelle. La Mauritanie de 2026 n’est plus celle de 1989. La société a changé, la démographie a évolué, la jeunesse s’est imposée comme acteur central, les attentes citoyennes se sont accrues, et les fractures historiques restent, pour beaucoup, non résolues.
Sur le plan institutionnel, le déséquilibre entre un exécutif hyperprésidentialisé et des contre-pouvoirs structurellement faibles continue de poser problème. Le Parlement peine à jouer pleinement son rôle de contrôle, la justice reste perçue — à tort ou à raison — comme vulnérable aux pressions, et les mécanismes de responsabilité politique demeurent largement théoriques.
Dans ce contexte, une réflexion constitutionnelle pourrait viser non pas à redistribuer le pouvoir au sommet, mais à le rééquilibrer durablement :
- renforcer les prérogatives du Parlement,
- consolider l’indépendance effective de la justice,
- mieux protéger les libertés publiques,
- approfondir la décentralisation et la gouvernance locale.
Mieux encore, une réforme issue d’un dialogue réellement inclusif pourrait contribuer à refonder le pacte national autour d’un principe simple mais fondamental : l’égalité pleine et entière de tous les citoyens, sans ambiguïté ni hiérarchie implicite.
Pourquoi la prudence s’impose
Mais l’histoire politique mauritanienne invite à la méfiance. Les révisions constitutionnelles passées ont souvent été menées dans des contextes de déséquilibre politique, parfois perçues comme des instruments au service du pouvoir en place. Cette mémoire collective pèse lourdement sur le débat actuel.
Beaucoup de citoyens et d’acteurs politiques estiment, non sans arguments, que le problème central de la Mauritanie n’est pas la Constitution elle-même, mais son application sélective. Les libertés garanties sur le papier existent déjà ; ce qui fait défaut, c’est leur effectivité. Avant de changer le texte, disent-ils, respectons-le.
Il existe aussi un risque réel : ouvrir le chantier constitutionnel sans garde-fous clairs peut rapidement transformer le dialogue national en champ de bataille politique. Les enjeux de pouvoir — durée des mandats, équilibres institutionnels, interprétations identitaires — peuvent supplanter les urgences sociales, économiques et démocratiques du pays.
Le cœur du débat : le “comment” plus que le “quoi”
La vraie question n’est donc pas de savoir s’il faut toucher ou non à la Constitution, mais dans quel cadre, avec quelles garanties et pour quels objectifs clairement limités.
Une révision constitutionnelle ne peut être légitime que si :
- elle est explicitement inscrite dans un dialogue national inclusif, transparent et pluraliste ;
- elle exclut toute modification personnalisée du pouvoir ou des règles du jeu électoral immédiat ;
- elle vise l’élargissement des droits et non leur restriction ;
- elle est validée par un consensus politique large et, in fine, par le peuple souverain.
À défaut de ces conditions, la sagesse commanderait de différer toute réforme constitutionnelle et de concentrer les efforts sur l’application rigoureuse de la Constitution existante, le renforcement de l’État de droit et la restauration de la confiance politique.
Toucher à la Constitution, oui… mais pas n’importe comment
Toucher à la Constitution n’est ni un sacrilège ni une solution miracle. C’est un acte politique majeur, aux conséquences durables. Mal conduit, il peut approfondir les fractures ; bien pensé, il peut ouvrir une nouvelle séquence démocratique.
En Mauritanie, plus que le texte lui-même, c’est l’esprit du contrat républicain qui doit être au cœur du dialogue national. La Constitution ne doit pas être l’enjeu du dialogue ; elle doit en être l’aboutissement.
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