Dialogue national en Mauritanie : l’ouverture politique à l’épreuve des contradictions
Analyse des enjeux du dialogue national en Mauritanie : entre préparatifs de la majorité et tensions politiques nées de l’arrestation du cadre d’opposition Lebatt Ould Mayouf.
Dialogue national en Mauritanie : l’ouverture politique à l’épreuve des contradictions
La Mauritanie prépare son dialogue national. Mais déjà, une question embarrassante s’impose : peut-on prétendre élargir l’espace politique tout en laissant planer, au même moment, le doute sur le sort réservé à une
voix de l’opposition ?
Le pouvoir avance méthodiquement. Les réunions se succèdent, les commissions se mettent en place, les représentants se négocient et les formations de la majorité affinent leurs positions. Tout semble indiquer que la machine du dialogue national voulu par le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani est désormais lancée.
Mais une mécanique politique, aussi bien huilée soit-elle, ne suffit pas à produire de la confiance.
Et c’est là que commence le véritable problème.
La majorité prépare ses cartes
Jeudi soir, au siège du parti El Insaf, les composantes de la majorité présidentielle se sont retrouvées pour poursuivre leur consultations.
Le processus avance, mais pas sans difficultés. La désignation des sept représentants de la majorité au sein de la Commission de supervision a été reportée faute d’accord. La sélection des personnalités indépendantes et des représentants de la société civile a, elle, franchi une nouvelle étape.
Une commission restreinte doit désormais définir les positions et les objectifs que la majorité entend défendre.
Rien de spectaculaire, en apparence. Pourtant, ces détails techniques racontent une réalité politique essentielle : le pouvoir ne veut pas arriver désarmé à ce dialogue. Il prépare ses arguments, organise ses troupes
et cherche à parler d’une seule voix.
L’élargissement de la majorité au parti Al-Oufiya pour laMauritanie et au Parti de la Réconciliation nationale pour le développement participe de la même logique : plus la base politique est large, plus le pouvoir pourra présenter le dialogue comme une démarche nationale dépassant les seuls partis traditionnels.
Sur le papier, le message est clair : ouverture, concertation, élargissement et responsabilité.
Mais la politique ne se juge pas uniquement sur les déclarations. Elle se juge aussi sur les actes.
Puis survient l’affaire Ould Mayouf
C’est précisément à ce moment qu’intervient l’arrestation du général à la retraite Lebatt Ould Mayouf.
Membre du bureau exécutif du parti d’opposition « La Mauritanie en avant », celui-ci a été interpellé à son domicile après avoir été convoqué devant le procureur de la République. Son parti affirme ne pas connaître précisément les raisons de son arrestation et met en cause l’authenticité d’un enregistrement audio qui lui serait attribué.
Il faut ici éviter tout procès d’intention.
Ni l’accusation ni la défense ne peuvent se substituer à l’enquête. L’authenticité de l’enregistrement et la réalité des faits reprochés doivent être établies par les autorités compétentes et, le cas échéant, par la
justice.
Mais il existe une autre dimension que la seule dimension judiciaire : la dimension politique.
Et celle-là ne peut pas être évacuée.
Car le calendrier interpelle.
Au moment même où le pouvoir vante un dialogue inclusif, une formation d’opposition annonce la suspension de sa participation aux préparatifs tant que son dirigeant demeure détenu. Tewassoul, de son côté, dénonce une évolution dangereuse pour la liberté d’expression.
Que les accusations soient fondées ou non, le signal politique est déjà envoyé.
Le problème n’est pas seulement l’arrestation. C’est le doute.
Dans une démocratie, une arrestation peut parfaitement relever d’une procédure judiciaire légitime. Le statut politique d’une personne ne devrait pas la placer au-dessus de la loi.
Mais l’inverse est tout aussi important : la loi ne doit pas devenir, aux yeux de l’opinion, un instrument de sélection politique.
C’est précisément cette frontière que le pouvoir doit aujourd’hui clarifier.
Car un dialogue national ne peut pas être seulement une photographie institutionnelle soigneusement composée, avec des commissions, des représentants et des déclarations consensuelles.
Un dialogue véritable suppose que ceux qui y participent aient la conviction qu’ils peuvent parler librement, critiquer le pouvoir et défendre leurs positions sans craindre que leurs paroles ne se transforment demain en dossier judiciaire.
C’est cette confiance, fragile par nature, qui est aujourd’hui en jeu.
Le pouvoir face à son premier test
Jusqu’ici, le discours officiel sur le dialogue repose sur une promesse d’ouverture et de responsabilité.
L’affaire Ould Mayouf constitue donc un premier test.
Le pouvoir a l’occasion de démontrer que cette arrestation relève strictement d’un dossier judiciaire, transparent et fondé sur des éléments vérifiables. Il lui appartient aussi de faire en sorte que la procédure ne soit pas interprétée comme une réponse politique à une opinion dissidente.
À l’opposition, de son côté, revient la responsabilité de ne pas transformer une affaire judiciaire en condamnation politique avant même que les faits ne soient établis.
Autrement dit, la justice doit faire son travail, et la politique doit éviter de préjuger de son résultat.
Mais le pouvoir porte une responsabilité supplémentaire :
celle de préserver le climat dans lequel le dialogue doit se dérouler.
Un dialogue ne se décrète pas
C’est peut-être là le paradoxe de cette séquence.
La majorité construit patiemment les structures du dialogue pendant qu’une partie de l’opposition commence à douter de son esprit.
Les sièges peuvent être distribués. Les commissions peuvent être constituées. Les représentants peuvent être désignés.
Mais la confiance, elle, ne se nomme pas par décret. Elle se construit.
Et surtout, elle peut disparaître très vite.
Si l’affaire Ould Mayouf est rapidement éclaircie, si les faits sont établis et si les garanties judiciaires sont respectées, elle pourrait rester un épisode ponctuel.
Mais si le flou persiste, si l’opposition continue de percevoir cette affaire comme une menace contre la liberté d’expression, alors le problème dépassera largement le cas d’un seul homme.
Il touchera directement la crédibilité du dialogue national.
La véritable question n’est donc plus de savoir si la Mauritanie va dialoguer. Elle est de savoir si elle va créer les conditions pour que chacun ose réellement parler.
Car un dialogue où tout le monde est présent mais où certains hésitent à parler n’est pas encore un véritable dialogue.
C’est une mise en scène de l’ouverture. Et c’est précisément cette différence que le pouvoir devra désormais démontrer.
Redaction Rapide info avec agences



