La SOMELEC : les vrais défis de l’électricité en Mauritanie | Analyse
Découvrez une analyse approfondie des défis majeurs de la SOMELEC : déficit structurel, tarification, gestion du réseau, fraude et perspectives d'avenir.

Au-delà des simples considérations de gestion ou de performances commerciales, la SOMELEC fait face à des défis complexes touchant à la fois au modèle financier, à l’infrastructure technique et à la maîtrise du réseau de terrain. Analyse des enjeux réels et des leviers d’action pour pérenniser le service public de l’électricité en Mauritanie.
J’ai formulé la réaction ci-dessous à la suite d’un post publié sur Facebook par un ami, dans lequel il évoque certaines difficultés auxquelles la SOMELEC est confrontée et propose des pistes de solution susceptibles, selon lui, d’en atténuer les effets.
J’espère que ce type d’échanges, au-delà de la diversité des analyses et des points de vue, pourra au moins contribuer à une meilleure prise de conscience des enjeux liés à un service aussi essentiel et sensible que celui de l’électricité.
Le déficit commercial de la Somelec constitue l’un des grands défis auxquels cette société fait face constamment. Mais sa résorption ne peut être envisagée indépendamment des autres aspects du fonctionnement et de la gouvernance de l’entreprise.
Une solution sur le plan managérial peut être certes envisagée, ou plus exactement réenvisagée, puisqu’une expérience comparable avait déjà été tentée à la fin des années 1980. La gestion de la SOMELEC avait alors été confiée à des coopérants français, assistés d’homologues mauritaniens appelés à préparer la relève aux postes de responsabilité. Cette expérience mériterait aujourd’hui d’être évaluée avec le recul nécessaire, aussi bien pour identifier ses acquis que pour comprendre ses limites.
Vu de l’extérieur, les difficultés de la Somelec peuvent être réduites à des contreperformances managériales ou à des déficits commerciaux.
Mais, vu de l’intérieur, puisque j’y étais moi-même , les véritables problèmes sont encore plus profonds et ne se situent pas réellement à ce niveau.
On peut certainement trouver une solution pour le personnel d’encadrement, à travers différentes formules : renouvellement de certains responsables, perfectionnement et mise à niveau des compétences, renforcement du contrôle interne, contractualisation des objectifs et de la performance, responsabilisation accrue des managers, recours pour certaines fonctions à l’assistance technique, à la gestion déléguée ou à l’affermage. On peut également revoir les procédures de nomination et d’évaluation afin de mieux faire correspondre les responsabilités confiées aux compétences, aux résultats et à l’obligation de rendre compte. Si cela ne tenait qu’à cela les difficultés auraient été réglées aisément.
Mais que faire du personnel d’exécution qui a la haute main sur la réalité quotidienne du terrain et dont dépend, en définitive, une grande partie de la performance de l’entreprise ? L’électricité commercialisée par la SOMELEC n’est pas une marchandise entreposée dans des stocks parfaitement maîtrisables. Il s’agit d’un produit très convoité qui circule en permanence à travers des dizaines de milliers de kilomètres de réseaux longeant les rues et desservant directement les usagers, ce qui le rend particulièrement exposé aux branchements irréguliers, aux manipulations des dispositifs de comptage et aux différentes autres formes de fraude. Avec ou sans la complicité des agents de la Somelec. Et c’est encore beaucoup plus compliqué lorsqu’une partie des agents en charge de la facturation ou du recouvrement s’impliquent dans la fraude.
Des sanctions, parfois très sévères, leur sont appliquées lorsque leur implication est établie. La législation prévoit d’ailleurs une aggravation des sanctions lorsque la fraude implique un agent de l’opérateur. La difficulté réside donc moins dans l’absence de sanctions que dans la capacité à détecter les pratiques frauduleuses, à établir les responsabilités et à exercer un contrôle suffisamment efficace sur un réseau aussi étendu.
La SOMELEC envisage par ailleurs de généraliser les compteurs à prépaiement. Cette évolution peut améliorer certains aspects de la facturation et du recouvrement et atténuer les tensions de trésorerie, mais elle ne constitue pas une panacée dans la lutte contre la fraude. D’ailleurs, l’absence des agents sur le terrain réduit les occasions de détecter certaines anomalies ou fraudes. Certains usagers peuvent ainsi détourner une partie de leur consommation par des branchements frauduleux, tout en maintenant sur le compteur une consommation prépayée apparemment régulière. La généralisation du prépaiement doit donc impérativement s’accompagner de contrôles physiques réguliers et ciblés, notamment pour détecter les dérivations et les consommations non enregistrées par le compteur. Or, l’un des avantages des compteurs à prépaiement pour l’opérateur réside précisément dans l’économie réalisée sur les déplacements des agents.
D’autant plus qu’une partie de la différence entre l’énergie produite et l’énergie facturée est inhérente aux pertes techniques sur les réseaux et n’est pas imputable aux contreperformances commerciales. Jusqu’à un certain niveau, les pertes techniques sont normales et inévitables. L’enjeu consiste à les maintenir dans des proportions techniquement acceptables grâce à des réseaux respectant les normes, entretenus et modernisés.
Mais il faut aller plus loin : même avec un recouvrement performant, une réduction substantielle de la fraude et des pertes techniques ramenées à un niveau normal, l’entreprise restera déficitaire puisque les tarifs appliqués ne couvrent pas le coût réel de production, de transport et de distribution de l’électricité. Dans ce cas, il ne s’agit plus seulement d’un problème commercial, mais d’un déficit structurel lié au modèle économique du secteur. C’est le cas de la Somelec dont la production est essentiellement thermique (fuel, gasoil). Quel bénéfice financier peut-on espérer de la commercialisation d’un kilowattheure qui coûte à l’entreprise jusqu’à 100 ouguiya ancien (en fonction du prix des hydrocarbures importées) et qui est facturé à un prix de vente moyen de 65 Ouguiya, y compris les taxes, pour les particuliers au tarif normal et à 24 Ouguiya pour les abonnés sociaux qui représentent plus de la moitié du nombre des clients ? C’est pour cela qu’aucun privé averti n’accepterait de reprendre la SOMELEC même à l’ouguiya symbolique dans ces conditions.
Si, pour des considérations sociales ou économiques, l’État a décidé à juste titre de maintenir depuis des décennies les tarifs à un niveau inférieur au coût réel du service, cet écart doit être assumé et financé de manière transparente et systématique sur la base d’un modèle financier préétabli comme le font de nombreux pays dans des situations similaires. Il n’est pas logique d’imposer durablement à une entreprise publique de vendre son produit en dessous de son coût réel et lui reprocher ensuite de ne pas atteindre l’équilibre financier. La solution passe aussi par là, tant que les coûts de production n’auront pas été réduits considérablement grâce à l’introduction des énergies renouvelables et la construction de centrales fonctionnant au gaz issu des gisements mauritaniens, ce à quoi on peut s’attendre rapidement grâce aux grands projets engagés par le gouvernement.
La continuité du service est quant à elle est directement liée à l’insuffisance des infrastructures techniques à tous les niveaux du système électrique. La production, le transport et la distribution ont longtemps souffert d’un retard d’investissement que les différents programmes engagés n’ont pas permis de rattraper face à une demande dont la croissance atteint 10% par an.
Le problème de la SOMELEC ne saurait donc être ramené à la seule qualité de sa gestion ou de ses dirigeants. Il est à la fois humain, commercial, technique, financier et institutionnel.
Une structure chargée d’un service public aussi stratégique, confrontée à des besoins d’investissement considérables et dont l’équilibre financier est structurellement compromis par les choix tarifaires de l’État, ne peut être abandonnée aux seules exigences de rentabilité financière. L’État doit en garantir la continuité, mais il doit surtout lui donner les moyens nécessaires dans le cadre d’une vision cohérente aux moyen et de long termes et non pas les demies solutions qui maintiennent le statut quo ante. Fort heureusement, des solutions de ce type sont actuellement mises en œuvre et sont de nature à améliorer sensiblement la situation dans les toutes prochaines années.
La finalité première d’un service électrique national ne devrait pas être la recherche d’un bénéfice comptable pour l’opérateur. Le véritable bénéfice à rechercher est socio-économique : une électricité disponible, fiable et compétitive améliore la productivité des entreprises, favorise l’investissement, soutient l’emploi, réduit les coûts de production, améliore les conditions de vie et renforce la compétitivité globale de l’économie.
Dahane Taleb Ethmane



