Défense et Intérieur décapités : Ould Djay, seul dauphin à bord
Remaniement en Mauritanie : Ghazouani écarte les chefs de la Défense et de l'Intérieur. Mokhtar Ould Djay sort grand vainqueur et s'impose en seul dauphin.

Il existe des gouvernements que l’on forme et des gouvernements que l’on vide. Celui annoncé à Nouakchott dans la nuit du samedi 10 octobre 2026 appartient manifestement à la seconde catégorie.
Officiellement, le Premier ministre Mokhtar Ould Djay a présenté la démission de son équipe à la suite du rapport d’enquête sur l’incendie de deux centrales électriques de la capitale. Le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani l’a aussitôt reconduit. La procédure, en apparence, demeure classique.
Toutefois, au-delà de ce formalisme, la séquence s’apparente à l’exécution politique la plus méthodique de ces cinq dernières années. Deux têtes tombent. Deux seulement, mais il s’agit des plus lourdes.
I. Les sacrifiés : l’armée et le territoire
D’une part, le Général Hanena Ould Sidi quitte le ministère de la Défense. Général de division et ancien chef d’Etat-major de l’armée de terre, il s’était imposé depuis 2022 comme l’homme fort du dispositif sécuritaire. A ce titre, il demeurait le seul membre du gouvernement capable de réunir trois chefs d’état-major sans en référer préalablement à la Présidence. Il incarnait l’armée.
D’autre part, Mohamed Ahmed Ould Mohamed Lemine est écarté du ministère de l’Intérieur. Maître des walis, des fichiers électoraux et du découpage territorial, il contrôlait l’ensemble de l’administration du pays. Chaque nomination préfectorale, chaque arbitrage local transitait par son cabinet. Il incarnait le territoire.
Par conséquent, deux personnalités qui, chacune à leur manière, pouvaient incarner l’après-Ghazouani, se retrouvent simultanément mises à l’écart.
En revanche, leur remplacement dessine une rupture significative. Ba Ousmane hérite de la Défense. Haut fonctionnaire respecté, profil Pulaar valorisé sur la scène internationale, il ne dispose néanmoins d’aucune troupe, d’aucune assise tribale guerrière, ni d’aucun réseau au sein des casernes. Quant à El Moctar Ould Ahmed Bouceif, juriste et ancien ministre des Domaines, il prend l’Intérieur. Homme de dossiers et fidèle du Premier ministre, il s’agit d’un civil à la tête d’un ministère historiquement dévolu aux militaires.
Dans le même temps, les portefeuilles techniques demeurent stables : Affaires étrangères, Justice, Finances, Équipement, Mines. Ainsi, l’appareil administratif continue de fonctionner, tandis que seuls ceux qui auraient pu constituer une alternative ont été évincés.
II. Le grand vainqueur : Ould Djay reprend la main
Dès lors, le grand vainqueur de cette séquence apparaît sans conteste : Mokhtar Ould Djay.
En effet, pendant deux ans, le chef du gouvernement a exercé à moitié. S’il détenait le sceau de la Primature, il ne disposait pas du sabre. Le Général Hanena et Mohamed Lemine contournaient la Primature et traitaient directement avec la Présidence, de sorte que les arbitrages sécuritaires échappaient systématiquement au Premier ministre.
Or, ce samedi, le chef de l’Etat lui a remis le sabre. En confiant l’Intérieur et la Défense à deux hommes issus de son cercle, il permet à Djay de reprendre la main sur l’appareil d’Etat. Désormais, celui-ci contrôle l’administration, la sécurité et l’exécution budgétaire. De coordinateur, il devient héritier désigné.
Cette mécanique est parfaitement connue à Nouakchott. Héritée de Maaouya Ould Taya et théorisée par Machiavel, elle consiste à ne jamais laisser un dauphin grandir trop longtemps. L’on en élève deux afin qu’ils se neutralisent mutuellement, puis l’on sacrifie le plus visible dès lors que le peuple commence à retenir son nom. Comme le rappelle l’adage de la capitale : _ »Un successeur désigné ne conserve jamais sa position dès lors que le chef de l’État cherche à consolider son pouvoir. »_
III. 2029 en ligne de mire
Enfin, le calendrier éclaire la manœuvre. Si la Constitution interdit un troisième mandat, elle n’interdit pas sa révision.
Or, pour engager une telle révision, trois conditions préalables sont nécessaires : une armée silencieuse, un Intérieur obéissant et l’absence de rival interne susceptible de porter la contestation.
A la suite de ce remaniement, ces trois conditions se trouvent réunies. D’une part, la Défense est confiée à un homme qui doit tout au palais. D’autre part, l’Intérieur est remis à un civil qui ne peut exercer sans l’appui du Premier ministre. Enfin, les deux seuls ministres capables d’incarner une alternative ont été remerciés pour services rendus.
En définitive, Ghazouani ne recourt ni à la brutalité de Sékou Touré qui liquidait physiquement, ni à la paranoïa de Taya qui emprisonnait. Il privilégie l’usure administrative : aucun procès, aucune accusation de complot, seulement un rapport technique sur un transformateur brûlé et une démission collective.
La formule s’avère plus propre, plus durable et sans doute plus redoutable.
Les deux dauphins d’hier se retrouvent aujourd’hui nettement fragilisés. Le nouveau se nomme Djay.
Yahya Niane pour Rapide info



