Cohésion nationale en Mauritanie : la question linguistique, l’angle mort du débat
Analyse critique de la réflexion de Mohamed Vall Ould Belal sur la cohésion nationale en Mauritanie. Langue, administration, concours, décentralisation et racisme d’État au cœur du débat.
Dans ce texte incisif sur la cohésion nationale , Samba Thiam salue le courage intellectuel de Mohamed Vall Ould Belal tout en pointant les limites de son approche : la question centrale de la langue, véritable nœud de l’exclusion systémique en Mauritanie, reste évitée.
J’ai lu, avec intérêt , la sortie de mon grand frère ould Belal il y a quelques jours dans les réseaux sociaux . Il faut saluer cette posture qui sied à l’intellectuel dans son’’ rôle de vigile et d’alerte au danger’’ , dirait l’autre …
J’entre dans son texte par la fenêtre de l’ironie, caustique , opposée aux ‘’légalistes’’ : ‘’le Droit autorise parfois ce que la nuque redoute ‘’ . Décodons : si cette vague de magistrats , tous issus d’une seule et même composante nationale , a passé haut la main cet examen , ils y ont droit …de par la loi qui les y autorise, certes . Drapés dans leur bon droit, ils perçoivent leur succès comme naturel et normal , sans se poser la moindre question » . D’aucuns parmi ceux -là , sans fausse modestie, poussent le bouchon assez loin, pour justifier leur réussite par le mérite , l’intelligence …leur ‘’intelligence supérieure’’ , bien entendu ! Valy essaie de tempérer cette conviction forte et suffisante à outrance qui manquait du sens de la mesure et de la relativité des choses, en attirant ironiquement l’attention sur le fait que la loi pouvait aussi comporter des travers, comme la démocratie s’accommoder de la ségrégation raciale et de l’esclavage .’’ Qu’une loi peut aussi produire de l’injustice…’’
Il pose ensuite le diagnostic du mal, structurel , à l’origine de notre ‘’ mal-vivre ensemble’’ qui découle du jacobinisme français, transposé et plaqué sans clairvoyance chez nous comme modèle, en porte-à-faux , disons-le , avec la réalité multi-nations de l’Afrique .Un jacobinisme qui nivèle , gomme les différences par l’uniformisation, tablant sur l’individu abstrait, dans la négation du groupe. Qui reconnaît les langues et non leurs locuteurs …
Bref ,un diagnostic clair , bien posé , pertinent mais qui , hélas, contraste quelque peu avec le style feutré , contenu, dès que l’éventail des solutions est abordé. Là ,en effet, l’auteur louvoie , effleure la plaie sans vouloir crever l’abcès…Comme ceux-là qui voudraient résoudre la question du « Passif humanitaire ‘’ , comme sorti du néant , sans avant, sans cause ni contexte !
Valy pose que la solution à notre problème de cohésion nationale réside dans ‘’une administration publique qui reflète la diversité sociale , culturelle et régionale du pays, protège les intérêts, en matière de participation et de représentation des groupes non arabes, dans la gestion de l’Etat’’.
Il n’y a là rien à ajouter , rien à dire…
Reconnaissons – lui , ici , ce courage qui sied à l’intellectuel qu’il faut saluer, assez peu courant dans notre faune politique ,loin de la posture du coquin sur les ‘’Pullo-toucouleurs’’.
Le hiatus dans son approche des choses se situe toutefois dans l’application concrète de l’éventail des solutions proposées ; en effet, il parle d’usage de ‘’critères de compétence et de diversité sociétale’’, alternées, sans nous dire à l’ aune de quelle langue cela se ferait ? Il évoque cette décentralisation – un clin d’œil au Rais – en termes positifs , alors qu’au vu du constat dréssé un peu partout et dans la vallée du fleuve en particulier , elle apparaît plutôt comme une décentralisation dévoyée , vide de sens , placée sous la férule du ministère de l’intérieur et de ses gouverneurs et préfets, dans une administration méthodiquement blanchie, sans possibilité aucune pour les populations locales de choisir librement leurs administrateurs .
Valy parle ensuite de l’ouverture d’écoles d’excellence ,mais qui se révèlent être dans cette zone , des tape-à-l’œil en réalité . Si l’objectif de départ était de corriger les déséquilibres dans leur accès , au final c’est tout le contraire qui se produit , puisqu’elles se retrouvent quasiment blanchies pour tout dire, comme pour Nouakchott . Ould Belal termine par la loi d’orientation ,bonne à ses yeux , mais qui ,en fait, est l’une des plus scélérates à mon sens , édictée pour noyer le poisson en matière de réforme de l’enseignement des langues nationales pulaar, sooninke et wolof ,et constitue un recul net . J’entends des voix parler de ‘’promotion’’ des langues nationales, mais c’est complétement dépassé , ! C’est de l’officialisation qu’il s’agit et rien d’autre … Valy évoque enfin l’accès à l’emploi , la voie des concours sans se poser la question de savoir qui contrôle le service des Examens et Concours, dans quelle langue et de quelle manière sont tissées les épreuves d’examen qui conduisent à l’échec massif des uns ?
Il pose tout cela en omettant de mettre le doigt sur le véritable nœud du problème, passé sous silence, c’est-à-dire la barrière de la langue. Si toute une composante est aujourd’hui éjectée , hors circuit ,en situation d’échec massif , c’est bien en raison de l’instrumentalisation de la langue arabe , éclatée en matières multiples afféctées de coefficients accrus , bien souvent fantaisistes. Comme souligné plus haut, Valy effleure la plaie sans oser crever l’abcès…Or
’’ mal nommer les choses , nous dit A Camus , c’est rajouter du malheur au monde’’ …La culture , disait Maitre Taleb Khyar ,est utilisée en Mauritanie ‘’ comme un instrument de conquête et de confiscation du pouvoir ’’ . Vérité absolue !
La solution juste et durable de ce problème crucial réside dans l’officialisation de nos langues nationales sooninke , pulaar et wolof qui donneront à manger et à boire, au même titre que la langue arabe ,exactement comme le préconisait le CMSN dans une de ses résolutions ,en prélude à l’experience de l’ I-L-N des années 90, menée avec succès . Mais sur ce point là, mon grand frère hésite à franchir le pas , pour ne pas, me dis-je , recevoir des coups qui , immanquablement , ne sauraient tarder . Et ça n’a pas raté avec la sortie du coquin, ‘’diplomate de son Etat ‘’, ces jours-ci !
Bref , tant que la réalité actuelle n’aura pas changé –ce racisme d’Etat et cette question de l’esclavage escamotée – notre cohésion nationale et sociale souffrira durablement ,pour ne pas dire plus .
Valy fera -t-il des émules , c’est -à-dire sera –t-il suivi dans cette voie qui place la cohésion nationale par-dessus tout , au risque de déplaire voire de recevoir des coups ? Wait and see.
Samba Thiam président des FPC



