Chronique: Quand tu ne seras plus là (fin) Par Sneiba Mohamed

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8. Le président qui arrive était dans le milieu. Il sait tout. Que la fidélité du peuple et de l’élite qui le manipule depuis soixante ans est factice. Qu’il sera appelé à travailler avec les hommes et femmes qui font et défont les présidents depuis 1978, en rendant l’armée responsables de leurs machinations. Que sa tribu et ses hommes d’affaires seront le moteur de tout ce qu’il entreprendra dans le domaine économique. Il reprendra la même stratégie, les mêmes comportements que ses prédécesseurs. Tu seras probablement son exemple vivant, celui dont il tire sa légitimité mais qu’il devra transcender pour être.


La période d’accalmie durera le temps qu’il faut pour que le nouveau président et ses hommes se mettent à reproduire les mêmes erreurs qui empêchent la Mauritanie d’être un pays « normal ». Quelques mois avant que le Nouveau Pouvoir ne commence à évoquer, à chaque occasion, ces « accumulations » qui plomberaient son action de développement. Alors, politiciens véreux et opportunistes déchargeront leur bile sur le passé, pas si lointain, dans lequel ils avaient pourtant trempé. On oubliera si vite le temps glorieux du « président des pauvres » et du bâtisseur de la « Mauritanie Nouvelle » comme on ne se rappelle plus maintenant de l’avènement du 12/12 ou de l’épopée des Structures d’Education des Masses.
Il suffira à ton bienheureux successeur de construire une école pour qu’on oublie tes écoles. Dix kilomètres de goudron mal foutu traversant un quartier conquis par les ordures suffiront pour faire oublier tes routes reliant les capitales régionales aux chefs-lieux de départements ! Pour les politiques, seul le présent compte.
Quand tu ne seras plus là, tes thuriféraires seront tes pires ennemis. Ils oublieront les réalisations tant chantées aujourd’hui. Ils auront tendance plutôt à te charger de tous les malheurs de ce pays, sans faire le départ entre ceux que tu as causés, involontairement ou non, et ceux, nombreux, que tu as hérités des gestions précédentes. Tu sais plus que quiconque que les fidélités en politique n’existent pas sinon tes prédécesseurs auraient encore aujourd’hui leurs milliers d’aèdes !
Quand tu ne seras plus là, ta tribu sera marginalisée. Ton successeur aura pour priorité de lancer la sienne en plaçant ses élites dans les postes sensibles de l’administration, et en octroyant les marchés juteux à ses hommes d’affaires. Les gens diront ce qu’ils veulent mais lui poursuivra sans aucune gêne la « dépersonnalisation » du système qu’il a trouvé devant lui. L’opposition qui t’as donné du fil à retordre durant tant d’années reprendra du service tout en étant consciente de la vanité de son entreprise. Elle sortira dans les rues, criera tout son saoul mais ne changera rien à un rapport de forces devenu un statu quo. La crise continuera à être notre « normalité ».
Quand tu ne seras plus là, il te sera facile de juger. Qu’est-ce que j’ai fait ? Que pouvais-je faire de mieux ? Qui était sincère et qui ne l’était pas ? Tu verras défiler devant tes yeux toutes ces années passées à agir en suivant ta conscience. Selon ton bon vouloir, dira l’opposition. Il te sera plus facile d’assumer tes erreurs maintenant qu’elles n’ont plus d’effet sur ta gestion du pouvoir. Tu éprouveras des remords et ton humanité prendra petit à petit le dessus sur la « bête » qui était en toi quand tu essayais de te persuader qu’un président se doit d’avoir du caractère. Tu demanderas pardon, intérieurement, à tous ceux que tu estimes avoir lésés. Les opposants marginalisés, les hommes d’affaires floués, les pauvres, laissés-pour-compte… Tu comprendras, quand tu ne seras plus là pour décider, qu’on ne te disait pas tout, que certains jouaient sur ton manque de perception des réalités sociopolitiques du pays, ta bonne foi, pour asseoir leur hégémonie et te faire porter le chapeau de leurs desiderata.
Quand tu ne seras plus paré de ce « Excellence » intéressé, dû au président en fonction, mélange de dévotion et de crainte, tu redeviendras Mohamed Ould Abdelaziz. Humblement. Un homme qui recouvre son être et se départit du paraître. Tu reviendras à la vie. Tu seras libéré des chaînes de la responsabilité pour éprouver la joie – ou l’amertume – d’être de l’autre côté de la barre. Ceux qui viendront alors vers toi seront les Justes. Ils te révéleront les limites sans fin de l’artifice qui t’entourait. Ton rapport au pouvoir ne sera alors plus que souvenirs. L’Histoire ou les histoires. Ndeyçaan !

Sneiba Mohamed