Chapitre X : Le passage de témoin
Chapitre X : Le passage de témoin
La salle de réunion de l’Association Erg Ematlich était comble ce jour-là. Dans l’assistance, les visages étaient graves, empreints d’une solennité qui trahissait l’importance du moment. À l’ordre du jour figurait un point unique : l’élection d’une nouvelle présidente pour succéder à Khadijetou, appelée à de hautes fonctions au sein du gouvernement.
Le vote se déroula dans un calme absolu, témoignant de la maturité d’une organisation soudée par des années de lutte. Sans surprise, Mariem fut élue à l’unanimité. Militante de la première heure, elle incarnait aux yeux de tous la continuité et la fidélité absolue aux piliers de l’association : la solidarité agissante, la promotion de l’éducation des femmes et un ancrage communautaire indéfectible. Tandis que les applaudissements chaleureux crépitaient, une page se tournait symboliquement : une étape se refermait, mais un nouvel horizon s’ouvrait déjà pour l’institution.
Khadijetou, désormais investie de sa charge de ministre, prit la parole pour remercier longuement ses compagnes de route. Certes, elle éprouvait la satisfaction de laisser derrière elle une structure solide et pérenne ; toutefois, elle mesurait avec lucidité l’ampleur vertigineuse des responsabilités qui l’attendaient désormais au sommet de l’État.
Sur l’échiquier politique, ses rapports avec le chef du gouvernement étaient réputés excellents. Elle voyait en lui un technocrate dont l’ascension fulgurante s’était bâtie sur la compétence pure. Ingénieur statisticien de formation, l’homme s’était imposé par une rigueur presque mathématique et une maîtrise millimétrée des chiffres.
Son assise institutionnelle s’était d’abord consolidée lorsqu’il dirigeait la Direction générale des Impôts. À ce poste, il avait introduit une gestion chirurgicale des recettes publiques et musclé les mécanismes de contrôle. Fort de ce succès, il fut ensuite nommé ministre de l’Économie et des Finances, un poste stratégique placé au cœur même de l’architecture gouvernementale.
L’alternance ne freina en rien son élan. Avec l’arrivée du nouveau chef de l’État, il poursuivit sa marche vers les sommets : la direction de la prestigieuse Société Nationale Industrielle et Minière (SNIM), puis le poste de Directeur de Cabinet à la présidence, avant d’être finalement nommé Premier ministre. Une fois à la Primature, il fixa trois priorités cardinales : la lutte contre la corruption, le développement énergétique — notamment le projet gazier Grand Tortue Ahmeyim (GTA) — et la modernisation de l’administration par le numérique.
Décrit comme un « homme de dossiers », ce dirigeant misait sur la méthode pour transformer l’action publique. Pourtant, malgré sa culture de la technocratie, il portait un regard admiratif sur Khadijetou. Il voyait en elle une femme de combat, une autodidacte dont le parcours racontait une tout autre épopée : celle d’une ascension arrachée à force de volonté.
L’histoire de Khadijetou avait commencé modestement, lorsqu’elle écrivait son propre nom dans la poussière du désert. Lentement, patiemment, elle traçait sur le sable des lettres qu’elle ne savait pas encore déchiffrer. C’est ce désir d’apprendre qui l’avait poussée vers un centre d’alphabétisation, puis vers un master en gestion. Ce parcours singulier, débuté dans l’immensité des dunes et les doutes de l’ignorance, l’avait menée jusqu’aux dorures des ministères. En somme, elle incarnait pour le Premier ministre la preuve vivante que l’effort individuel peut rencontrer l’opportunité publique.
La célébration : un triomphe communautaire
Pour honorer cette nomination historique, son époux Sidi Hasni organisa une réception mémorable. Dans la cour familiale, de vastes tentes de toile blanche furent dressées, transformant l’espace privé en un forum vibrant de fraternité. Leur fils, El Biloutou, s’activait avec ses amis pour accueillir les flux ininterrompus de visiteurs, tandis que le parfum capiteux de l’encens (lebkhour) commençait à se mêler à la brise nocturne.
En signe de prestige et de profonde gratitude, quatre chameaux furent égorgés selon la tradition des grandes lignées. Les marmites géantes exhalaient des effluves de viande braisée et d’épices, promettant un festin à la mesure de l’événement. Sous les guirlandes lumineuses, les femmes arboraient leurs plus belles melehfas aux soies chatoyantes — turquoise, ocre, fuchsia — créant un ballet de couleurs mouvantes qui illuminait la nuit.
Au plus fort de l’agitation, Sidi Hasni s’approcha discrètement de son épouse. Il lui tendit un verre de thé et l’écarta doucement du centre de la cour, là où le bruit des tambours se faisait plus sourd. Il la regarda longuement avant de poser une main rassurante sur son épaule.
> — « Regarde tout ce chemin, Khadijetou, » chuchota-t-il, sa voix vibrante d’une émotion contenue. « Regarde ces tentes, ces gens… Ils ne sont pas là pour une ministre, ils sont là pour la petite fille qui n’avait que ses rêves pour bagage. »
> Khadijetou baissa les yeux vers le verre brûlant.
> — « Parfois, Sidi, j’ai l’impression que si je ferme les yeux trop longtemps, le vent du désert effacera tout, » confia-t-elle à mi-voix. « Le Premier ministre attend de la perfection… En suis-je vraiment capable ? »
> — « Le sable s’envole, c’est vrai. Mais ce que tu as bâti en toi est gravé dans la pierre, » répondit-il avec force. « Demain, ne cherche pas à être une autre. Reste celle qui sait d’où elle vient. C’est ta force, et c’est pour cela qu’ils t’ont choisie. »
Ce court échange, loin des regards, lui rendit soudain sa verticalité. La fête dépassait la simple réjouissance familiale : elle symbolisait une victoire collective, le triomphe d’une détermination qui avait su briser les plafonds de verre sans jamais renier ses racines.
L’aube d’une ère nouvelle
Toutefois, à mesure que la nuit s’étirait, les bruits de la fête commencèrent à s’estomper dans l’esprit de Khadijetou. Demain se tiendra le Conseil des ministres. Ce sera sa première réunion officielle autour de la table gouvernementale.
Dans le silence qui finit par regagner sa chambre, loin des derniers éclats de rire de la cour, elle relit ses notes une ultime fois. Elle sait que l’exigence sera totale. Elle connaît la rigueur attendue, la précision chirurgicale des chiffres et la discipline de fer des échanges institutionnels.
Mais au moment de fermer les yeux, elle ne pense ni aux décrets ni aux protocoles. Elle se revoit petite fille, agenouillée dans la poussière, traçant les contours de son nom dans le sable chaud.
C’est sans doute là, dans cette mémoire intime et brute, qu’elle puise la force nécessaire pour franchir, dès l’aube, les portes de l’arène du pouvoir.
Le Nom écrit dans le sable
Ahmed Ould Bettar



