Accueil |Actualité société MauritanieCulture

Chapitre VII : L’erg qui rassemble

Chapitre VII : L’erg qui rassemble

Le vent avait changé.

Il ne portait plus seulement la poussière de l’harmattan, mais une rumeur nouvelle — celle d’une organisation en gestation.

C’est dans un salon modeste de Nouakchott, entre deux tasses de thé et des piles de documents annotés, que Khadijetou et Mariem prirent leur décision.

— « Nous ne pouvons plus seulement parler », dit Mariem.
— « Alors structurons », répondit Khadijetou.

Ainsi naquit l’Association Femmes Erg Amatlich.

Elles choisirent ce nom comme on choisit une direction.

L’Erg Amatlich — ce long cordon dunaire de 130 kilomètres, large de cinq à huit kilomètres, coincé entre le plateau de l’Adrar et les étendues ouvertes vers l’Atlantique — n’était pas qu’un paysage.

Il s’étire du col de Tifoujar jusqu’à la ville d’Akjoujt, où il prend le nom de Dkhaïna avant de poursuivre sa course vers l’océan.

Mais au-delà de la géographie, l’erg est une métaphore.

Des dunes dorées mouvantes, des palmeraies verdoyantes comme Azoueïga, chez-moi, sur son flanc ouest, des cuvettes fertiles, des zones rocheuses marquées par les siècles. Et, enfouis dans le sable, des sites néolithiques tels que Khatt Lemaiteg — mémoire silencieuse d’humanités anciennes.

— « C’est cela que nous voulons », expliqua Khadijetou. « Une diversité qui tient ensemble. »

Car l’erg ne sépare pas : il relie. Il épouse les reliefs, contourne les obstacles, avance sans bruit mais sans retour en arrière. Il enseigne la patience stratégique. Les dunes ne s’imposent pas par la violence ; elles redessinent le paysage par constance.

Khadijetou voyait dans cette géographie une pédagogie politique. Chaque palmeraie était une victoire discrète contre l’aridité. Chaque cuvette cultivable prouvait qu’avec méthode et savoir, même le sable peut nourrir. L’association serait cela : une culture patiente dans un terrain réputé difficile.

Les premières réunions furent parfois hésitantes. Certaines femmes regardaient autour d’elles avant de parler, comme si les murs pouvaient répéter leurs mots. D’autres testaient les limites, posant des questions sur l’héritage, sur le mariage, sur le travail. L’espace devenait peu à peu sûr. On apprenait à ne pas chuchoter.

L’association se donna pour mission d’agir pour les droits des femmes et des filles, mais aussi de réconcilier les héritages : tradition et justice, foi et dignité, communauté et égalité.

Les premières campagnes furent modestes : ateliers dans les quartiers périphériques, rencontres avec des adolescentes, cercles de discussion avec des mères parfois méfiantes.

Mais très vite, quelque chose changea.

Les jeunes filles prirent la parole.

Elles ne voulaient plus seulement écouter ; elles voulaient proposer, organiser, défendre. Elles parlaient d’éducation, de santé mentale, d’autonomie économique. Elles parlaient de respect.

Certaines arrivaient avec des cahiers remplis de notes. D’autres avec des poèmes. L’une proposa un club de lecture. Une autre suggéra une permanence juridique hebdomadaire. Elles ne demandaient pas la permission d’exister ; elles demandaient les outils pour construire.

Sidi Hasni, fidèle soutien discret, mobilisa ses amis pour les premières activités publiques. On apporta des chaises, une sono, des banderoles simples.

Le mouvement prenait forme.

Il n’avait pas encore de grande visibilité médiatique, ni de financements conséquents. Mais il possédait quelque chose de plus rare : une conviction partagée.

Comme l’erg.

Invisible de loin, mais irrésistible quand on s’en approche.

Et déjà, au-delà de Nouakchott, des échos parvenaient des régions. Une enseignante d’Atar écrivit pour demander un atelier. Une sage-femme d’un village enclavé proposa d’organiser une journée de sensibilisation. Des étudiantes partagèrent leurs vidéos de débats improvisés sous des tentes ou dans des salles de classe surchauffées. L’initiative cessait d’être un cercle restreint : elle devenait un réseau.

Khadijetou le comprit un soir, en relisant les messages reçus. Ce qu’elles avaient créé ne leur appartenait déjà plus entièrement. Comme le sable porté par le vent, l’idée se déplaçait, changeait de forme, s’adaptait aux terrains humains qu’elle rencontrait. L’erg avançait — non pour ensevelir, mais pour relier.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles similaires