Accueil |Actualité société MauritanieCulture

Chapitre VI : Le poids des tentes et l’horizon

Chapitre VI: Le poids des tentes et l’horizon
Le vent d’harmattan soufflait fort cette année-là. Il soulevait la poussière, entrait dans les maisons, recouvrait les toits de tôle d’une fine pellicule ocre.

Khadijetou venait de terminer une conférence dans une région rurale. Devant elle, des femmes assises sur des nattes, certaines voilées de bleu profond, d’autres de couleurs vives. Beaucoup analphabètes. Toutes attentives.

Elle parlait du célibat tardif.

— « Il n’y a aucun mal à rester célibataire si l’alternative est un mariage violent, irresponsable ou destructeur. »

Un murmure parcourut l’assemblée.

Elle expliqua que le phénomène n’était pas seulement local, mais mondial. Déséquilibres économiques, mutations rapides, aspirations nouvelles des femmes à la stabilité psychologique et à l’indépendance matérielle.

— « Le mariage n’est pas une prison. C’est un pacte de respect. »

Elle évoqua ces hommes qui invoquent la religion sans en comprendre l’esprit, qui transforment la qiwâma en domination. Elle cita le hadith :
« S’il se présente à vous quelqu’un dont vous agréez la moralité et la religion, alors mariez-le. »

Puis, plus audacieusement encore, elle aborda un sujet que beaucoup évitaient.

— « Pourquoi la femme beïdane ou poular à l’image des wolofs ne pourrait-elle pas épouser un citoyen musulman issu d’autres composantes sociales ? Pourquoi refuser nos frères Haratines ou négro-africains au nom de barrières héritées ? »

Un silence lourd suivit.

Mariem, présente à ses côtés, sentit la tension. Mais Khadijetou continua :

— « Dieu n’a pas créé les hommes en catégories hiérarchisées. La noblesse réside dans la moralité. »

Elle savait que ces paroles heurteraient certaines sensibilités. Elle savait aussi que les mentalités ne se transforment pas en un jour. Mais elle refusait la neutralité confortable.

Dans ses analyses, elle comparait parfois la Mauritanie à d’autres pays du Sahel, ravagés par l’insécurité et l’effondrement institutionnel. Elle rappelait que la stabilité relative du pays constituait une chance historique.

— « Nous avons un capital politique et culturel. Ne le gaspillons pas dans des rivalités stériles. »

Elle insistait sur la nécessité d’une réforme structurelle :
investir dans l’éducation des filles, former des personnels de santé qualifiés, renforcer la gouvernance locale, lutter contre la corruption, coordonner les politiques publiques.

— « Les lois ne suffisent pas », disait-elle. « Il faut transformer les mentalités. »

Un soir, de retour à la maison, Sidi Hasni l’écouta en silence.

— « Tu parles maintenant comme un ministre », plaisanta-t-il.

Elle rit doucement.
— « Non. Je parle comme une mère. »

Car tout, pour elle, revenait à cela.

Elle pensait à Elbiloutou. À ce monde qu’il habiterait. À la manière dont il regarderait les femmes : comme des égales ou comme des silhouettes derrière des murs invisibles.

Elle lui répétait :

— « Respecte toujours la femme. Seul un homme noble honore la femme. »

Dans la cour, sous la même tente qui avait abrité son baptême, Elbiloutou faisait ses devoirs. Il levait parfois les yeux vers sa mère, étonné de la voir si souvent sollicitée.

— « Maman, tu es célèbre ? »

Elle s’approcha, posa sa main sur sa tête.

— « Non. Je suis responsable. »

La nuit tomba lentement sur Nouakchott. Les lumières de la ville scintillaient au loin, fragiles mais persistantes.

Khadijetou sortit un instant. Le sable était frais sous ses pieds. Elle se pencha et, du bout du doigt, écrivit son prénom.

Le vent tenta de l’effacer.

Elle sourit.

Certains noms ne disparaissent pas.
Ils se déplacent — du sable aux consciences.

Et tandis que les tentes traditionnelles continuaient d’abriter fêtes et contradictions, une autre tente invisible se dressait peu à peu : celle d’une société en quête d’équilibre entre tradition et justice.

Sous cette tente-là, Khadijetou n’était plus seulement une mère.

Elle était devenue un horizon.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles similaires