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Chapitre IX : L’Association Erg Amatlich au coeur du changement

Chapitre IX : L’Association Erg Amatlich au coeur du changement

Le bâtiment du ministère se dressait dans la lumière pâle du matin, sobre et massif, comme une affirmation tranquille de l’État. Ses lignes géométriques, héritage d’une architecture institutionnelle rigoureuse, semblaient ancrer l’autorité publique dans le sol sablonneux de Nouakchott. Pourtant, à l’intérieur, cette rigidité s’effaçait au profit d’une solennité feutrée. Les couloirs, vastes et frais, respiraient l’ordre républicain : dossiers empilés avec une méthode presque sacrée, drapeaux nationaux soigneusement disposés dans les angles, et portraits officiels dont le regard fixe semblait veiller sur la pérennité des engagements de la nation.

Ce jour-là, l’agitation habituelle des services laissait place à une attente particulière. Khadijetou et Mariem, figures respectées de la société civile, s’apprêtaient à franchir le seuil du cabinet de la Ministre de l’Action sociale, de l’Enfance et de la Famille. Loin d’être de simples visiteuses, elles portaient sur leurs épaules les espoirs de milliers de femmes.

Malgré le décorum imposant, elles n’étaient ni novices ni impressionnées. Leur assurance ne venait pas d’un titre, mais d’une préparation méticuleuse. Elles venaient armées de chiffres incontestables, de récits de vie poignants et de visages gravés dans leur mémoire. Elles venaient, surtout, avec une conviction inébranlable : l’égalité ne peut plus rester une promesse suspendue aux lèvres des diplomates ou confinée dans les préambules des constitutions.

Dans la salle de réunion aux rideaux verts, où l’odeur de l’encens traditionnel se mêlait à la fraîcheur de la climatisation, la Ministre les accueillit. Son regard était dense, presque studieux, traduisant une volonté d’écoute qui dépassait la courtoisie protocolaire. Autour de la table, quelques conseillers, stylos en main, s’apprêtaient à consigner chaque échange. On servit du thé, trois verres successifs comme le veut la tradition, marquant le temps nécessaire à l’installation d’un dialogue sérieux. C’est alors que le silence d’avant les grandes conversations s’installa, ce moment de bascule où les enjeux de papier deviennent des enjeux de chair.

Khadijetou prit la parole la première. Sa voix était posée, mais habitée par une urgence contenue. Dans un premier temps, elle choisit de mettre en lumière les victoires, si petites soient-elles, pour ancrer la discussion dans le possible. Elle évoqua les ateliers ouverts dans les quartiers périphériques, les adolescentes rendues à l’école après avoir frôlé le mariage précoce, et les femmes accompagnées vers l’autonomie par l’entrepreneuriat. Elle narra l’histoire de ces mères de famille qui, pour la première fois, avaient osé franchir le seuil d’une banque pour demander un crédit à leur seul nom, ou de ces jeunes filles qui, portées par une nouvelle conscience de leurs droits, avaient osé dire « non ».

Toutefois, ce tableau d’espoir ne pouvait occulter la rudesse des structures. Sa voix se fit alors plus grave, plus métallique.

« Madame la Ministre, nous ne pouvons nous satisfaire de ces quelques oasis. Dans le monde actuel, les lois garantissant l’égalité économique des femmes ne sont appliquées qu’à moitié. »

Elle faisait ici référence au dernier rapport du Groupe de la Banque mondiale, intitulé Les Femmes, l’Entreprise et le Droit. Ce document, elles l’avaient étudié ligne après ligne, le disséquant comme on étudie une carte avant la traversée d’un désert hostile.

Mariem enchaîna sans transition, posant sur la table un dossier lourd, annoté de soulignements rouges et de post-it colorés. En effet, pour elle, le combat se jouait dans l’écart vertigineux entre le texte législatif et l’expérience quotidienne.

— « Le score moyen mondial en matière d’adoption de lois favorables à l’égalité est de 67 sur 100, expliqua-t-elle avec une précision chirurgicale. Mais, dès que l’on mesure l’application réelle de ces mêmes lois, le score chute brutalement à 53. Plus alarmant encore : les systèmes concrets, les tribunaux, les services sociaux qui permettent aux femmes d’exercer leurs droits, plafonnent à 47. »

Elle marqua une pause volontaire pour laisser ces chiffres infuser l’atmosphère. En d’autres termes, cela signifie que l’égalité existe souvent sur le papier, dans l’éclat des annonces internationales, mais qu’elle s’évapore dès qu’il s’agit de la vie réelle, de la sécurité d’un foyer ou de la gestion d’un patrimoine.

La Ministre acquiesça lentement, non pas par automatisme, mais par reconnaissance de la vérité. À son tour, elle rappela les engagements de la Mauritanie. Elle parla de la protection des femmes et des enfants comme d’un pilier de la stabilité nationale. Elle énuméra les campagnes de lutte contre les violences basées sur le genre et les efforts budgétaires pour renforcer l’accès des filles à l’éducation secondaire.

— « Nous savons, dit-elle d’un ton solennel, que la véritable égalité commence par la sécurité physique et psychologique. Une femme qui a peur, une femme qui craint pour son intégrité dans la rue ou chez elle, ne peut ni entreprendre, ni prospérer, ni même rêver. »

Ses mots faisaient écho aux conclusions du rapport : l’insécurité face aux violences reste l’un des freins majeurs, sinon le premier, à la participation économique des femmes. Sans protection effective, les droits demeurent des concepts théoriques, de lointains astres inaccessibles.

Khadijetou, souhaitant orienter le débat vers des solutions structurelles, aborda alors la question souvent négligée des services de garde. Parallèlement aux enjeux de violence, la question de la gestion du temps est le verrou invisible de l’économie féminine.

— « Moins de la moitié des pays disposent de lois soutenant financièrement les services de garde d’enfants, souligna-t-elle. Et dans les économies à faible revenu, à peine 1 % des dispositifs nécessaires sont en place. »

À cet instant, son esprit s’évada vers les réalités du terrain qu’elle connaissait si bien. Elle pensa aux mères de Tevragh Zeina luttant pour concilier carrière et foyer, mais surtout à celles d’El Mina ou des villages reculés du Hodh Ech Chargui. Ces femmes qui, chaque matin, doivent confier leurs nouveau-nés à une voisine âgée ou à une sœur aînée, elle-même déscolarisée, pour aller vendre quelques légumes ou du poisson séché au marché sous un soleil de plomb.

— « Sans solution de garde fiable et abordable, ajouta Mariem, l’autonomisation reste un slogan vide. C’est un impôt sur le temps que seules les femmes paient. »

Face à ce constat, la Ministre prit des notes de sa propre main, délaissant un instant ses conseillers. Elle évoqua la possibilité de renforcer les partenariats entre l’État et les associations locales pour créer des micro-garderies communautaires. Elle parla d’aligner les initiatives nationales sur les standards internationaux pour attirer des financements spécifiques.

Le dialogue devint alors plus stratégique, presque technique. Désormais, on ne parlait plus seulement de principes, mais de mécanismes de mise en œuvre. On discuta d’entrepreneuriat féminin, de la levée des barrières juridiques pour l’accès au crédit, et de la nécessité impérieuse de collecter des données fiables. Car, comment améliorer une situation si on ne peut pas la mesurer avec précision ?

Mariem cita un passage particulièrement cinglant du rapport : seulement 4 % des femmes dans le monde vivent dans des pays leur garantissant des droits économiques quasiment égaux à ceux des hommes.

— « Nous ne voulons plus être dans les statistiques de l’insuffisance, déclara-t-elle avec une audace respectueuse. Nous voulons que notre pays figure dans celles du progrès, du vrai. »

Un léger sourire, mélange d’estime et de défi, traversa le visage de la Ministre.

— « Alors travaillons pour cela. Non pas l’une contre l’autre, mais ensemble. »

L’audience, initialement prévue pour trente minutes, dura plus d’une heure. Au terme de l’échange, les conseillers proposèrent la mise en place d’un groupe de travail conjoint. Un calendrier fut esquissé. On parla de cartographier les besoins réels sur le terrain, de renforcer les mécanismes de signalement des violences par le biais du numérique, et d’étudier des incitations fiscales pour les entreprises qui favorisent l’emploi des femmes à des postes de direction.

Cependant, au-delà de ces dispositifs techniques, c’est une métamorphose culturelle qui se jouait dans ce bureau. Sous les emblèmes de la République, deux femmes de la société civile parlaient d’égal à égal avec l’autorité. Ce n’était ni de la confrontation stérile, ni de la complaisance polie. C’était une conversation de responsabilité partagée.

À la fin, la Ministre se leva, signalant la fin de la séance mais le début d’un chantier.

— « L’égalité n’est pas seulement une exigence morale ou un cadeau que l’on fait aux femmes, conclut-elle. C’est un impératif économique brutal et un socle social indispensable. »

Ces mots résonnèrent comme une synthèse parfaite du rapport international, mais ils portaient aussi la vibration d’une promesse nationale.

Dans le couloir, en quittant le ministère, Khadijetou ralentit le pas, laissant ses doigts effleurer les murs frais du bâtiment. Mariem la regarda, un mélange d’espoir et de scepticisme dans les yeux.

— « Tu crois que ça bougera vraiment, cette fois ? Ou est-ce une énième réunion de plus ? »

Khadijetou observa la cour baignée d’une lumière désormais éclatante. Les fonctionnaires allaient et venaient avec leurs dossiers sous le bras, les voitures officielles entraient et sortaient, et au-delà des murs, la ville continuait son tumulte discret et puissant.

— « Les dunes bougent toujours, Mariem, répondit-elle avec cette sagesse propre aux gens du désert. Elles bougent lentement, grain après grain, souvent de manière imperceptible à l’œil nu. Mais au bout d’une saison, le paysage a changé. »

Certes, ce n’était pas encore une réforme votée.
Certes, ce n’était pas encore une loi appliquée sur chaque kilomètre carré du territoire.
Mais c’était une alliance en gestation, un pont jeté entre la colère du terrain et la plume du législateur.

En définitive, l’histoire nous enseigne que les grandes transformations ne commencent pas toujours par des révolutions bruyantes. Elles débutent ainsi : par une porte qui accepte de s’ouvrir, une table autour de laquelle des volontés s’asseyent, et des femmes qui, avec une patience d’acier, refusent que l’égalité reste une idée à moitié vivante.

Dehors, le vent soufflait légèrement, déplaçant la poussière dorée sur le bitume. Le mouvement était en marche.

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