Actualités MauritanieActualité société MauritanieCulture

Chapitre IV : Le baptême d’Elbiloutou

Elbiloutou
Le septième jour arriva comme une fête attendue depuis toujours.

Dans la cour sablonneuse de la maison, on dressa des tentes aux tissus colorés. Les marmites furent posées sur les braises, le thé circulait déjà, brûlant et parfumé. Les voisines entraient et sortaient, portant des plateaux, ajustant des foulards, murmurant des bénédictions.

Elbiloutou dormait paisiblement, enveloppé dans un voile blanc, inconscient du tumulte joyeux qui l’entourait.

Le baptême était plus qu’un rite. C’était un événement social, un miroir tendu à la communauté.

Très vite, les discussions prirent une tournure familière.

— « Combien a-t-on prévu pour la *kechwa* ? » demanda discrètement une femme à l’oreille de Khadijetou.

La *kechwa*, ces cadeaux ou sommes d’argent offertes aux femmes, était devenue une sorte d’indicateur silencieux du prestige d’une cérémonie. Les enveloppes circulaient, les bijoux scintillaient, les tissus luxueux s’exhibaient.

Du côté des hommes, on évoquait la *Gawda*.
Un chameau.
Un mouton.
Parfois même une voiture.
Et pour les plus fortunés, disait-on à voix basse, une maison.

Sidi Hasni, assis sous la tente des hommes, écoutait les conversations mêlées de fierté et de comparaison. On parlait des cérémonies passées, de celles à venir. On citait des chiffres avec admiration ou ironie.

Pourtant, dans les mêmes phrases, revenait toujours la même plainte :

— « La vie est dure. »
— « Les temps sont difficiles. »
— « La crise économique frappe tout le monde. »

Mais en observant les tables chargées de viande, les sacs de riz empilés, les animaux sacrifiés, on aurait cru que l’abondance ne connaissait aucune limite.

Khadijetou, assise parmi les femmes du dispensaire — Aichetou, Mariem et les autres — ressentait une étrange contradiction. Elle repensait aux discussions dans la salle d’attente : Mbarka, mariée trop tôt. Wellada, épuisée par des grossesses rapprochées. Les difficultés quotidiennes que chacune évoquait.

Et pourtant, ce jour-là, la dépense semblait sans retenue.

Aichetou murmura :

— « Nous disons que le pays traverse des temps durs, mais regardez autour de nous… »

Mariem hocha la tête.
— « C’est devenu une compétition. Chacun veut montrer qu’il peut faire plus que l’autre. »

Les cérémonies — mariages, baptêmes, anniversaires, même les funérailles — étaient devenues des scènes de démonstration sociale. L’attachement profond aux traditions mauritaniennes, aux coutumes ancestrales et aux croyances, restait sincère. Mais quelque chose avait changé : la mesure.

Autrefois, la cérémonie était simple, centrée sur la bénédiction et la solidarité. Désormais, elle flirtait avec l’excès. On ne voulait pas seulement célébrer, on voulait impressionner.

Sidi Hasni, malgré sa joie, ressentait lui aussi le poids de cette attente sociale. Il avait vendu une partie de son bétail pour honorer dignement la naissance de son fils. Non par vanité, mais pour ne pas « perdre la face ».

Car dans le regard des autres se jouait aussi l’honneur.

Pourtant, dans les discours officiels relayés à la radio, le gouvernement appelait régulièrement à la modération. On parlait de campagnes de sensibilisation contre le gaspillage, d’initiatives pour encourager des cérémonies plus sobres, d’efforts pour lutter contre ces phénomènes sociaux devenus pesants pour les familles modestes.

Mais entre les paroles publiques et les pratiques privées, le fossé restait large.

Au moment où Messouda tendit sa main pour choisir parmi les noms, elle prononça le nom d’Elbiloutou, cri de joie. Le chant s’éleva dans l’air chaud. Puis, les conversations cessèrent.

À cet instant précis, loin des comparaisons et des démonstrations, il ne restait que l’essentiel : un enfant accueilli dans une communauté.

Khadijetou serra son fils contre elle.

Elle se promit qu’il grandirait en comprenant la valeur des traditions, mais aussi celle de la mesure. Qu’il apprendrait que l’honneur ne se mesure ni au nombre de moutons sacrifiés, ni à la taille des enveloppes distribuées.

La fête continua jusqu’à la tombée de la nuit. Les chants résonnaient, les rires éclataient, les plats circulaient encore.

Et dans ce mélange d’amour sincère et d’excès social, Elbiloutou entrait dans la vie mauritanienne : belle, généreuse, fière de ses coutumes… mais parfois prisonnière de ses propres démonstrations.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles similaires