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Le calvaire des écoles privées en Mauritanie : vers une école républicaine à deux vitesses ?

Analyse de la crise de l'enseignement privé en Mauritanie : loi sur l'École Républicaine, fermetures de classes, dérogations contestées et impact sur les familles.

École Républicaine – L’histoire de l’enseignement privé en Mauritanie est celle d’un paradoxe. Apparues dans les années 1980, les premières écoles privées n’avaient alors qu’une vocation modeste : celle de la seconde chance. Elles accueillaient les exclus du système public, les élèves en échec scolaire que l’école publique ne pouvait plus retenir.

Or, à force de rigueur pédagogique et d’encadrement, ces établissements de rattrapage allaient renverser leur propre destin. En quelques années, ils s’imposèrent aux concours et aux examens nationaux, au point de devenir des références. Dès lors, un mouvement de fond s’amorça : les familles, en quête de qualité, désertèrent progressivement l’école publique au profit du privé.

Toutefois, après l’âge d’or, est venu le temps de l’épreuve.

En effet, la promulgation de la loi d’orientation n°23-2022 du 17 août 2022, instituant l’École Républicaine, marque une rupture majeure. L’État y consacre le retrait progressif, puis total, de l’enseignement privé du premier cycle fondamental. Ainsi, le Ministère de l’Éducation a formellement interdit l’enseignement des classes de la première à la cinquième année dans les établissements privés non agréés, ne tolérant plus que la sixième année jusqu’à l’achèvement définitif de la réforme, prévu à la fin de l’année scolaire 2027-2028.

En conséquence, les répercussions sont considérables.

Premièrement, pour les promoteurs nationaux, cette mesure équivaut à une asphyxie économique. Amputé de cinq classes sur six, un établissement perd l’essentiel de ses effectifs et de ses revenus. C’est le cas de Sidi, gérant d’une école privée à Nouakchott, qui témoigne avec désarroi : « J’ai contracté un prêt et j’ai même vendu ma maison pour financer mon projet d’école privée. Aujourd’hui, on me dit de fermer. C’est toute une vie d’investissement qui part en fumée. » Des centaines d’écoles, qui ont servi le système éducatif pendant quatre décennies, sont désormais contraintes à la fermeture, sans qu’aucune mesure d’accompagnement n’ait été envisagée par l’État.

Deuxièmement, pour le corps enseignant, l’inquiétude est vive. Des centaines d’enseignants formés par le privé se retrouvent menacés de chômage, sans perspective de réinsertion.

Troisièmement, pour les parents, cette transition brutale engendre une insécurité juridique. Le Ministère ayant averti que toute scolarité effectuée dans les classes désormais réservées au public ne serait pas reconnue et exposerait les élèves à l’exclusion des examens nationaux.

Néanmoins, c’est sur le terrain de l’équité que la réforme suscite le plus d’interrogations. Alors que la loi se veut restrictive pour l’ensemble du secteur privé national, une dérogation a été accordée le 8 octobre 2024 à une poignée d’établissements dispensant un enseignement homologué selon le système français – notamment Mon Afrique, Les Prunelles, Les Méharées ou Les Sablettes – les autorisant à maintenir les classes de première, deuxième et troisième années.

Dès lors, une discrimination de fait s’instaure. D’un côté, l’école privée nationale, accessible à la classe moyenne, est sommée de fermer ses classes fondamentales. De l’autre, l’école privée homologuée, dont les frais d’écolage sont inaccessibles au plus grand nombre, est autorisée à les maintenir.

Cette dualité nourrit un profond ressentiment. Ahmed, père de famille, confie avec amertume : « Je suis contraint de transférer mes enfants ailleurs. Les écoles homologuées ont fait grimper les frais à des niveaux prohibitifs. Les plus aisés s’offrent le luxe d’y inscrire leurs enfants, tandis que nous, plus modestes, en subissons les conséquences. J’envisage, à l’instar de mes voisins, de scolariser mes enfants au Sénégal. »

Quant à Demba, il s’interroge : « Il aurait fallu appliquer la même règle à tous. La dérogation accordée à certains établissements crée une incompréhension totale. »

Enfin, Aliou coupe la poire en deux et propose une alternative : « Le Ministère de l’Éducation aurait mieux fait de réglementer l’autorisation des écoles privées et leur implantation, comme cela a été fait pour les pharmacies, avec un suivi rigoureux. Fermer n’est pas la solution… »

Une proposition qui résume à elle seule l’esprit de cette crise : l’État ne devrait-il pas réguler au lieu de supprimer ?

En définitive, l’histoire boucle son cycle avec une certaine ironie. Si, hier, l’école privée recueillait les exclus de l’école publique, aujourd’hui, c’est l’école publique qui exclut l’école privée de son cycle fondamental.

Loin de sanctionner de simples promoteurs, cette réforme pénalise en premier lieu les familles les plus vulnérables. Car on ne saurait bâtir une École Républicaine équitable en instaurant une école à deux vitesses.

Yahya Niane pour Rapide info

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