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Billet d’humeur | Lettres au Président : mais quelles femmes parlent, au juste ?

Lettres des femmes! Quelles femmes?
Il y a des formules qui sonnent juste… jusqu’à ce qu’on les écoute de près.
« Les femmes écrivent au Président. » L’intention est noble, presque solennelle. On imagine une parole collective, un chœur citoyen, une interpellation digne et légitime adressée à Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.

Mais très vite, une question surgit, simple, presque domestique : les femmes de qui ?

Parce que, dans la réalité du quotidien, la mienne — comme tant d’autres — hausse les épaules. Elle n’a rien écrit. Elle n’a signé aucune lettre. Elle n’a été consultée ni de près ni de loin. Et soudain, cette parole supposément collective se fissure. Elle devient floue, presque abstraite.

Une parole confisquée ?

Dans notre paysage public, il arrive souvent que des groupes parlent « au nom de ». Au nom des jeunes. Au nom des régions. Au nom des femmes. Mais entre représentation et appropriation, la frontière est parfois ténue.

Qui écrit ces lettres ? Des associations ? Des figures connues ? Des cercles restreints ? Peut-être. Et leur parole est légitime — mais elle n’est pas universelle.

Car la femme qui marche des kilomètres pour l’eau, celle qui tient un commerce informel, celle qui élève seule ses enfants ou celle qui travaille dans l’ombre des administrations n’a pas toujours le luxe d’écrire au Président. Elle a d’autres urgences, d’autres silences.

Le Président lit-il vraiment ?

Et puis il y a l’autre versant : celui du pouvoir. Que fait Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani de ces lettres ?

Les lit-il ? Y répond-il ? Les transforme-t-il en politiques publiques ? Ou deviennent-elles des objets symboliques, utiles pour alimenter le récit d’une écoute, sans nécessairement déboucher sur des changements concrets ?

Dans une démocratie en construction, l’écoute ne peut être un slogan. Elle doit être un mécanisme. Structuré. Inclusif. Mesurable.

Le vrai défi : entendre sans filtre

Le problème n’est pas que des femmes écrivent. Le problème, c’est de croire que cela suffit à dire « les femmes ».

Car la Mauritanie réelle est plurielle, complexe, parfois contradictoire. Elle ne tient pas dans une lettre, ni même dans mille. Elle vit dans les quartiers, les villages, les marchés, les écoles, les silences aussi.

Alors, comment faire ?

Peut-être commencer par poser la bonne question : qui ne parle pas ?
Et surtout : qui n’est jamais entendu ?

Le jour où la parole des femmes ne sera plus médiée, filtrée ou confisquée, mais directement captée dans sa diversité, alors — peut-être — on pourra dire, sans hésiter : les femmes ont écrit au Président.

En attendant, la mienne me regarde, mi-amusée, mi-agacée :
« Qu’elles écrivent si elles veulent. Mais qu’elles ne parlent pas pour moi. »

Ahmed Ould Bettar

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