Accueil |Opinions, tribunes, éditoriaux, billet d'humeur

Les kilomètres de Ghazouani : quel bilan pour la Mauritanie ?

Les kilomètres du président Ghazouani : Voyages officiels, budget de la Présidence et opacité des coûts : quel est l'impact réel des déplacements du président Ghazouani pour les Mauritaniens ?

Les kilomètres du président, les kilomètres de trop ?
Depuis son accession au pouvoir en 2019, le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a fait de ses déplacements diplomatiques et de ses tournées nationales une marque de fabrique. Mais derrière le ballet officiel, les promesses sur le terrain et la communication rodée, une question s’impose : que rapportent réellement ces voyages aux citoyens ? Alors que les dépenses liées aux missions à l’étranger restent confidentielles et que le budget de la Présidence frôle les 381 millions d’ouguiyas pour 2025, l’opposition et les observateurs réclament de la transparence. Analyse d’une diplomatie à haute fréquence face aux défis majeurs de la Mauritanie.

Les kilomètres du président Ghazouani : voyages officiels ou kilomètres de trop pour la Mauritanie ?

Le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a fait des déplacements à l’étranger comme dans l’intérieur du pays l’un des marqueurs visibles de son mandat.

Mais, à force de voyages, de visites protocolaires et de promesses annoncées sous les projecteurs, une question s’impose : que reste-t-il concrètement, pour les Mauritaniens, de tous ces kilomètres parcourus ?

Une géographie de la présidence.

Depuis son arrivée au pouvoir en 2019, Ghazouani a multiplié les séjours internationaux : Burkina Faso, Russie, Sénégal, France, Royaume-Uni, Émirats arabes unis, Arabie saoudite, Niger, Belgique, États-Unis… La liste de ses voyages officiels témoigne d’une diplomatie très mobile, entre sommets africains, visites d’État et déplacements religieux ou stratégiques.

En 2026 encore, le chef de l’État s’est rendu à Abidjan, puis à Abu Dhabi, avant de regagner Nouakchott.

Chaque retour est présenté par la présidence comme l’aboutissement d’une « visite de travail et d’amitié ».
Mais le citoyen mauritanien attend autre chose qu’une photographie officielle à l’aéroport : des emplois, de l’eau, de l’électricité, des écoles fonctionnelles, des hôpitaux équipés et un pouvoir d’achat qui ne s’effondre pas.

Le problème n’est pas le voyage.

Un président doit voyager. La Mauritanie a besoin de partenaires, d’investissements, de sécurité régionale et d’une voix dans les instances internationales.
Le reproche ne porte donc pas sur le principe du déplacement présidentiel.
Le problème est le déséquilibre entre l’intensité de la communication et la faiblesse des résultats vérifiables.

Les visites à l’étranger sont systématiquement accompagnées de communiqués flatteurs ; les tournées intérieures sont transformées en mises en scène politiques, avec foules mobilisées, promesses d’électrification et discours sur le développement.

À Atar, en septembre 2026, Ghazouani a ainsi annoncé l’électrification de 40 villages.

Or une promesse d’électrification n’est pas de l’électricité. Un chantier annoncé n’est pas une route livrée. Une visite présidentielle n’est pas une politique publique.
Tant que les engagements ne se traduisent pas en services réguliers, accessibles et mesurables, ces déplacements restent surtout des opérations d’image.

« Combien de kilomètres ? »

Il m’est aujourd’hui impossible, à ce stade, de donner un chiffre sérieux et vérifié du total des kilomètres parcourus par le président Ghazouani depuis 2019 : les autorités mauritanienne ne publient pas de bilan consolidé des distances, des coûts de déplacement, du nombre d’avions mobilisés ou des dépenses de sécurité associées.

C’est précisément là que le bât blesse.
Un État qui multiplie les voyages présidentiels devrait aussi publier, au minimum :
le nombre de déplacements officiels par an ;
les destinations, durées et délégations ;
les coûts estimés, aériens et sécuritaires ;
les engagements financiers obtenus et leur état d’exécution ;
les projets réellement livrés après chaque visite.
Sans cette transparence, le citoyen ne peut que constater le spectacle : un président en mouvement permanent, pendant que les problèmes de base chômage, eau, électricité, prix des produits essentiels demeurent, selon les critiques de l’opposition, largement non résolus.

Des promesses qui ressemblent à du recyclage.

L’opposition mauritanienne a comparé les tournées actuelles aux pratiques d’il y a trente ans : rassembler les populations, annoncer des projets, entretenir la proximité, puis repartir.

Le président du parti Mauritanie en avant, Nouredine Mohamedou, résume cette critique : après sept ans de visites dans le nord ou l’est, quels résultats durables pour l’émancipation, l’emploi, l’eau ou l’électricité ?

Cette critique est politique, certes, mais elle touche une réalité que les Mauritaniens connaissent bien : la distance entre le discours officiel et la vie quotidienne.
Le pouvoir présente ces tournées comme une écoute des populations et un suivi des chantiers ; les détracteurs y voient une machine à promesses et une préparation de l’opinion à une éventuelle prolongation du pouvoir.

Le vrai bilan doit se mesurer sur place

La Mauritanie n’a pas besoin d’un président qui parcourt le monde pour exister.
Elle a besoin d’un président dont les déplacements produisent des effets mesurables : des contrats exécutés, des financements effectivement décaissés, des infrastructures entretenues, des emplois créés et des services publics qui fonctionnent sans interruption.

Tant que ce chaînage n’est pas démontré, chaque nouveau voyage risque d’être perçu non comme une avancée pour la Mauritanie, mais comme un déplacement de plus pour la présidence. Les kilomètres parcourus par le chef de l’État ne doivent pas devenir les kilomètres qui séparent le pouvoir des Mauritaniens.
Les dépenses exactes des voyages du président Ghazouani ne sont pas publiées de façon consolidée. Mais les documents budgétaires et les données disponibles permettent déjà de mesurer l’ampleur du problème de transparence.

Ce que le budget révèle.

Pour 2025, le budget de la Présidence de la République s’élève à 381 037 982 ouguiyas, dont 377 995 832 ouguiyas de fonctionnement, soit 99,2% du total ; l’investissement n’y représente que 0,8%.

Dans ce budget, on retrouve notamment :
5 500 000 ouguiyas pour les missions à l’intérieur du pays.
9 532 676 ouguiyas de carburant.
15 121 982 ouguiyas pour la communication, dont 8 000 600 ouguiyas d’honoraires.

Ces montants concernent le budget central de la Présidence. Ils ne couvrent donc pas nécessairement l’ensemble des coûts réels d’un déplacement présidentiel : avion présidentiel, carburant, équipages, sécurité, hôtels, délégations, protocole, communication et frais annexes peuvent être répartis entre plusieurs institutions ou chapitres budgétaires.

Les voyages à l’étranger restent opaques

Le point le plus critique est simple : les dépenses liées aux voyages à l’étranger du chef de l’État sont classées dans le champ du secret d’État en Mauritanie. Il n’existe donc pas de chiffre public, année par année, du coût des déplacements de Ghazouani.

Cette opacité contraste avec l’usage intensif des déplacements présidentiels dans la communication officielle. Un président peut multiplier les visites, mais un État démocratique doit pouvoir dire combien elles coûtent, qui les finance et quels résultats vérifiables elles produisent.

Un précédent lourd de sens.

Des observateurs affirment que Ghazouani aurait déjà dépassé ce rythme après six ans de pouvoir, mais ce chiffre n’est pas accompagné, dans les sources disponibles, d’un total officiel de dépenses vérifiable.
Il serait donc malhonnête de lui attribuer un montant précis sans preuve budgétaire.

Pourquoi ces chiffres comptent.

Le budget 2025 de l’État atteint 116,872 milliards d’ouguiyas, et le budget 2026 a été fixé à 132,150 milliards d’ouguiyas.

Dans ce contexte, chaque dépense présidentielle non publiée devient politiquement sensible : elle prive le citoyen de la possibilité de comparer le coût d’un voyage avec, par exemple, le coût d’un forage, d’une école, d’un centre de santé ou d’un programme d’électrification.

Le président a lui-même annoncé que 36 milliards d’ouguiyas, soit environ 780 millions d’euros, avaient été mobilisés durant les six premiers mois de 2026.
Mais cette annonce ne dit rien du coût des déplacements présidentiels ni de la part réellement transformée en services publics accessibles.

La demande minimale.

La Mauritanie devrait exiger un rapport public annuel sur les déplacements présidentiels, précisant le nombre de voyages, les destinations, les durées, les coûts totaux et les engagements obtenus.
Tant que ces données restent classées secrètes, les kilomètres parcourus par le chef de l’État demeurent une dépense publique invisible et, dans un pays où les besoins sociaux sont immenses, une dépense difficile à justifie.

Le président Ghazouani peut parcourir autant de kilomètres qu’il le souhaite : l’Afrique, le Golfe, l’Europe ou l’intérieur de la Mauritanie. Mais un déplacement présidentiel ne se juge pas au nombre de drapeaux déployés, aux communiqués de la présidence ou aux foules rassemblées pour applaudir. Il se juge à une seule mesure : ce que le pays en retire, concrètement et durablement.

Or, aujourd’hui, les Mauritaniens n’ont ni le détail des coûts de ces voyages, ni un bilan public des engagements obtenus, ni la preuve chiffrée que chaque déplacement s’est traduit en eau potable, en emplois, en électricité, en écoles ou en hôpitaux fonctionnels.
Quand les dépenses liées aux voyages à l’étranger relèvent du secret d’État, alors que le budget de la Présidence atteint près de 381 millions d’ouguiyas en 2025, la question n’est plus seulement budgétaire : elle devient démocratique.

La Mauritanie n’a pas besoin d’un président perpétuellement en mouvement. Elle a besoin d’un président dont les mouvements produisent des résultats visibles, mesurables et contrôlables.
Tant que les kilomètres parcourus ne s’accompagneront pas de comptes rendus publics et de projets livrés, ils ne rapprocheront pas le pouvoir du peuple : ils creuseront, au contraire, la distance entre les privilèges de la présidence et les attentes quotidiennes des Mauritaniens.

Abdoulaziz DEME
Le 04 Novembre 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Articles similaires