Dialogue national : la comptabilité ne fait pas la confiance
L'éviction de Jemil Mansour et Saleh Ould Hanena du Comité de supervision du Dialogue national mauritanien suscite de fortes tensions au sein de la majorité.

Avec l’éviction de Jemil Mansour et Saleh Ould Hanena du Comité de supervision du Dialogue national, la majorité présidentielle découvre que l’arithmétique parlementaire ne suffit pas à fonder une légitimité.
NOUAKCHOTT, 16 octobre 2026. On croyait l’affaire réglée. Après des semaines de tergiversations et une date-butoir fixée au 15 octobre, la coordination des partis de la majorité a fini par rendre publique la liste de ses huit représentants au Comité de supervision du Dialogue national. Ce devait être un point final. C’est devenu un point de rupture.
Un compte juste, une décision politique maladroite
Sur le papier, El Insaf n’a rien à se reprocher. Le parti au pouvoir a retenu un critère simple : le nombre de sièges à l’Assemblée nationale issus des législatives de 2023, départagé au besoin par le nombre de conseillers municipaux. Avec 107 députés sur 176 et 124 conseils locaux, il est en position de force.
Les sièges restants sont revenus aux alliés dotés d’élus : UDP, Islah, Alliance démocratique, Karama, Nidaa El Watan et Hiwar. La règle est lisible, appliquée sans fantaisie, et l’on peine à lui opposer une illogique.
Mais la politique n’est pas qu’une affaire de décompte. Le Front pour la Citoyenneté et la Justice (FCJ) de Jemil Ould Mansour, fondé en 2024, ne compte aucun élu : il est donc éliminé mécaniquement. Il en va de même pour Saleh Ould Hanena, dont le parti Hatem n’a pas la surface parlementaire requise. Le résultat est d’une rigueur impeccable. Il est aussi d’une grande pauvreté politique.
Le poids politique face à la rigueur des chiffres
Car ceux que la règle écarte ne sont pas des figures de second plan :
– Jemil Ould Mansour a dirigé le parti islamiste Tewassoul et s’est porté candidat à la présidentielle de 2009, avant de se rallier au président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.
– Saleh Ould Hanena appartient à l’histoire tourmentée de la Mauritanie contemporaine comme figure du coup d’État manqué de 2003.
On peut juger ces parcours comme on voudra. On ne peut pas dire qu’ils sont sans poids. Ce sont précisément les profils capables de faire le lien entre l’appareil d’État et les courants d’opinion que les urnes n’ont pas encore consacrés. Écarter de tels interlocuteurs au nom d’un barème, c’est confondre la représentation et la représentativité. La première se mesure en sièges. La seconde se mesure en capacité à faire accepter un compromis.
Une méthode de communication qui aggrave la crise
Si le fond prête à discussion, la forme a aggravé le malentendu. Les cadres du FCJ affirment avoir découvert l’arbitrage final sur un groupe WhatsApp de la majorité, sans concertation ni recherche de consensus. Qu’un dialogue censé réconcilier la nation s’ouvre par une décision communiquée sur une messagerie instantanée a quelque chose de cruellement ironique.
La réponse ne s’est pas fait attendre :
1 – Qualifiant la démarche d’« unilatérale », le FCJ a gelé sa participation aux instances de coordination de la majorité.
2 – Il a refusé de reconnaître la légitimité des huit délégués censés parler en son nom.
3 – Il a accusé certains d’entre eux d’avoir, par le passé, freiné le rapprochement politique.
Le différend n’est plus comptable : il est devenu personnel, et c’est le plus difficile à réparer.
Les enjeux d’un Dialogue national déjà fragilisé
Le moment est mal choisi. Le Comité de supervision, présidé par l’indépendant Moussa Fall, doit achever la préparation des assises autour de quatre chantiers prioritaires :
-L’unité nationale et la cohésion sociale
-Le modèle démocratique
-La gouvernance et l’État de droit
-L’inclusion des catégories vulnérables
Autant dire l’essentiel. Le processus avait déjà frôlé la sortie de route en juillet, quand les velléités de révision constitutionnelle des mandats présidentiels avaient crispé l’opposition. Il avait fallu retirer du document de cadrage les formulations équivoques pour apaiser les esprits.
Ce précédent aurait dû servir de leçon : un dialogue ne survit pas à la méfiance de ceux qu’il prétend rassembler. Or la crise d’octobre ne vient pas de l’opposition. Elle vient de l’intérieur, et révèle un bloc présidentiel moins homogène qu’il n’y paraît.
Les leçons à tirer pour la majorité présidentielle
Le risque est clair. Si les consultations devaient apparaître comme un arrangement entre formations déjà installées au Parlement, l’initiative du chef de l’État perdrait ce qui fait sa valeur : sa promesse d’ouverture.
Une majorité sûre de sa force peut se permettre la générosité. Elle gagnerait à faire une place, par un siège supplémentaire, un observateur ou un mécanisme de consultation, à ceux que son barème a laissés dehors.
Un dialogue national ne se mesure pas par le nombre de participants, mais par le nombre de personnes qui s’y reconnaissent. Sur ce point, El Insaf a gagné le calcul et perdu la confiance. El Insaf a encore du temps pour corriger son approche, à condition de comprendre qu’en politique, avoir raison arithmétiquement ne suffit jamais à être en accord politiquement.
Rapide info



