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Réforme foncière en Mauritanie : Le silence ne peut plus durer !

Analyse approfondie de la crise foncière au sud de la Mauritanie (Brakna, Trarza, Gorgol, Guidimaka). État des lieux, enjeux humains et pistes pour une justice réparatrice.

Le silence ne peut plus durer! État des lieux : où en est la réforme foncière ?

Dans les régions du Brakna, du Trarza, du Gorgol et du Guidimaka, au sud de la Mauritanie, des familles entières vivent dans l’incertitude : leurs terres ancestrales sont-elles encore les leurs ?
Pourront-elles nourrir leurs enfants demain ?
Leurs enfants devront-ils quitter leurs villages pour survivre ?

Ces questions ne sont pas abstraites.

Elles traduisent une réalité brutale : la question foncière ne peut plus être traitée en silence, car elle touche à la dignité, à la survie économique et à la paix sociale dans le sud du pays.
Cett contribution propose d’explorer en profondeur les racines de cette crise, ses manifestations concrètes, ses implications humaines et politiques, et les pistes de réforme qui s’offrent aujourd’hui à la Mauritanie pour construire un avenir où « vivre ensemble » ne soit pas un vœu pieux, mais une réalité partagée.

I. Comprendre la crise : genèse et structure d’un conflit larvé.

1.1. L’ordonnance de 1983 : une rupture historique.

En 1983, sous un régime d’exception, la Mauritanie adopte l’ordonnance n° 83-127 portant réorganisation foncière. Ce texte abolit la propriété coutumière et place la terre sous le contrôle exclusif de l’État, au nom du « domaine national ».

Conséquences immédiates :
Des millions d’hectares de terres cultivées depuis des générations deviennent juridiquement « domaniales » ;
Les titres coutumiers, transmis oralement ou par des actes locaux, perdent toute valeur légale ;
L’État acquiert un pouvoir discrétionnaire pour attribuer, retirer ou redistribuer les terres.
Pour les communautés du sud, majoritairement agricoles et attachées à des modes de tenure ancestraux, cette réforme fut vécue comme une spoliation institutionnalisée.

1.2. 1989 : le passif qui hante encore.

Les événements de 1989 marquent un point de non-retour. Des dizaines de milliers de Mauritaniens, principalement issus de communautés noires-africaines, sont expulsés ou fuient vers le Sénégal et le Mali.
Leurs terres sont confisquées et redistribuées.
Même si des rapatriements ont eu lieu dans les années 1990-2000, le contentieux foncier n’a jamais été soldé.
Des familles revenues trouvent leurs parcelles occupées par d’autres bénéficiaires de concessions étatiques. Des villages entiers vivent dans la peur d’une nouvelle éviction.

1.3. La vallée du fleuve Sénégal : une terre convoitée.

La vallée du fleuve Sénégal concentre l’essentiel des terres arables du pays.
C’est aussi là que se jouent les enjeux les plus sensibles :
Agrobusiness et investisseurs étrangers : Depuis les années 2010, des concessions de dizaines de milliers d’hectares ont été accordées à des investisseurs saoudiens, émiratis et d’autres pays du Golfe, souvent sans consultation des communautés locales.
Grands aménagements hydro-agricoles : Les projets d’irrigation (OMVS, barrages) ont modifié les périmètres cultivables, parfois au détriment des petits exploitants.

Pression démographique : Avec 90% de la population mauritanienne vivant dans les villes et le sud du pays, la compétition pour la terre s’intensifie.

II. Les visages humains de la crise foncière

2.1. Dignité bafouée : quand la terre est arrachée
Pour un paysan du Gorgol ou du Brakna, la terre n’est pas qu’un actif économique. C’est :
Un héritage familial : « Cette terre, mon grand-père l’a défrichée, mon père l’a cultivée, je la transmets à mes enfants. »
Une identité : Appartenir à un terroir, c’est appartenir à une communauté, à une histoire.
Un droit moral : Même sans titre écrit, des siècles d’occupation créent une légitimité que la loi de 1983 ignore.
Quand cette terre est confisquée ou attribuée à un tiers, c’est toute une existence qui est niée. Des témoignages recueillis par des organisations de la société civile parlent de « dépossession », d’« humiliation », de « racisme économique ».

2.2. Survie économique : la terre, seul capital des pauvres.

Dans le sud rural, l’agriculture pluviale et l’élevage constituent les principales sources de revenus. Sans terre :
Pas de récolte, donc pas de nourriture ni de revenus ;
Pas de possibilité d’emprunt (la terre sert de garantie) ;
Exode forcé vers les villes, déjà saturées, ou vers l’émigration clandestine.

En 2024, des émeutes ont éclaté à Rkiz (Brakna) après des confiscations de terres. À Haayre Golleere, en novembre 2025, des affrontements violents entre Peuls et Haratines ont fait des morts et des déplacés.
Ces conflits ne sont pas « tribaux » par nature. Ils sont la traduction d’une compétition pour une ressource vitale, dans un cadre juridique opaque et inéquitable.

2.3. Paix sociale : la bombe à retardement.

Plusieurs centaines de propriétaires terriens de la vallée ont qualifié l’accaparement des terres de « bombe sociale à retardement ». Leurs craintes sont fondées :
Multiplication des conflits locaux : En 2024-2025, des incidents ont été signalés dans plusieurs localités du Gorgol et du Brakna, opposant agriculteurs, éleveurs et bénéficiaires de concessions exemple récent de Ngawlé.
Radicalisation des discours : Des analyses récentes parlent de « racisme économique systémique », accusant une élite agrobusiness liée à l’État de s’approprier les terres du sud.

Perte de confiance dans l’État : Quand les autorités arbitrent systématiquement en faveur des investisseurs ou des nouveaux occupants, les communautés se sentent abandonnées et cherchent d’autres formes de protection (solidarités communautaires, mobilisations, parfois violence il faut le souligner).

III. État des lieux : où en est la réforme foncière ?

3.1. Un processus engagé, mais lent
Depuis 2016, avec l’appui de la Banque mondiale, la Mauritanie a lancé un processus de réforme foncière décrit comme « transparent, inclusif et participatif ».
Étapes clés :
Diagnostic et concertations nationales (2016-2020) ;
Mise en place d’une plateforme nationale multi-acteurs et d’un comité de pilotage (2025) ;

Élaboration d’une politique foncière consensuelle (en cours) ;
Adoption de nouveaux textes et mise en œuvre (prévue sur 5 ans).
En juillet 2025, un cadre institutionnel a été officiellement installé à Rosso, réunissant État et société civile.

3.2. Les propositions sur la table
Les documents de travail et les contributions de la société civile identifient plusieurs axes de réforme :

Réexaminer l’ordonnance de 1983 : Soit l’abroger purement et simplement, soit la modifier profondément pour reconnaître les droits coutumiers et corriger les erreurs d’application.

Sécuriser les droits existants : Mettre en place un inventaire national des terres, délivrer des titres aux occupants de longue date, protéger les agglomérations villageoises.
Déconcentrer et décentraliser la gestion foncière : Créer des structures locales de gestion, impliquer les autorités traditionnelles et les organisations de producteurs.
Renforcer la protection des vulnérables : Femmes (qui ne détiennent que 4,2% des titres fonciers dans le sud rural), jeunes, couches marginalisées.
Encadrer les concessions : Publier les contrats de bail, consulter les communautés, indemniser justement les expropriés.

3.3. Les freins persistants
Malgré ces avancées, plusieurs obstacles subsistent :

Résistances politiques : Certains acteurs puissants bénéficient du statu quo et freinent les réformes qui menaceraient leurs acquis.
Faiblesse institutionnelle : Les administrations territoriales manquent de moyens, de personnel formé et de systèmes d’information fiables.
Méfiance des communautés : Après des décennies de promesses non tenues, beaucoup doutent que cette réforme aboutisse à des changements concrets.

IV. Pistes pour un avenir apaisé : vers une justice foncière réelle et réparatrice.

4.1. Une réforme par et pour les Mauritaniens
La réforme foncière ne peut pas être imposée d’en haut. Elle doit être co-construite avec :
Les communautés locales, à travers leurs représentants légitimes (comités de sages, organisations paysannes, associations de femmes) ;

La société civile organisée, qui joue un rôle de veille et de plaidoyer ;
Les autorités locales, qui connaissent les réalités du terrain ;
Les investisseurs, qui doivent accepter des règles claires et équitables.
Comme le souligne un document de la Banque mondiale : « En Mauritanie, plus qu’ailleurs, la définition et la mise en œuvre de politiques foncières cohérentes et adaptées constitue, au-delà des aspirations de développement économique et de lutte contre la pauvreté, un gage de stabilité, par la préservation et la consolidation de la paix et de l’unité de ses citoyens. »

4.2. Cinq priorités d’action.

1. Reconnaître et sécuriser les droits coutumiers.

Mettre en place un mécanisme de reconnaissance des droits d’occupation de longue date ;
Délivrer des titres fonciers aux occupants légitimes, même sans actes écrits ;
Créer un cadastre rural participatif, impliquant les communautés dans la délimitation des parcelles.

2. Traiter le passif historique
Identifier les terres confisquées depuis 1983 et 1989 ;

Mettre en place des commissions de médiation et de restitution, ou à défaut des mécanismes de compensation juste et rapide ;
Garantir que les rapatriés de 1989 retrouvent leurs terres ou reçoivent des terres équivalentes.

3. Protéger les plus vulnérables.

Adopter des mesures de discrimination positive pour les femmes (quotas dans les attributions, accès prioritaire au crédit foncier) ;
Renforcer l’accompagnement juridique et technique des petits exploitants face aux investisseurs ;
Créer des fonds de garantie pour faciliter l’accès à la terre des jeunes ruraux.

4. Encadrer strictement les investissements.

Publier au Journal officiel tous les contrats de concession et de bail ;
Imposer une consultation préalable, libre et éclairée des communautés concernées ;
Prévoir des indemnités justes et rapides en cas d’expropriation pour utilité publique.

5. Renforcer la gouvernance locale.

Déconcentrer les compétences foncières vers les wilayas et les communes ;
Créer des instances locales de gestion foncière incluant État, collectivités, société civile et producteurs ;
Former les acteurs locaux à la médiation et à la résolution des conflits.

4.3. Un pacte national pour la terre et la paix
Au-delà des textes, c’est un pacte politique et moral qui est nécessaire. Il devrait inclure :
Une déclaration solennelle du gouvernement reconnaissant la gravité de la crise foncière dans le sud et s’engageant à la traiter en priorité ;
Un dialogue national inclusif, réunissant toutes les composantes de la nation (Nord et Sud, communautés noires-africaines et arabophones, État et société civile) ;
Un mécanisme de suivi indépendant, avec participation d’organisations nationales et internationales crédibles ;
Une campagne nationale de sensibilisation pour expliquer les droits fonciers à tous les citoyens, via les médias, les écoles, les mosquées et les lieux de rassemblement.

V. Pour finir : choisir l’harmonie plutôt que la fracture

La Mauritanie est à un carrefour.
D’un côté, la poursuite du statu quo foncier risque d’alimenter les tensions, les injustices et, à terme, la violence.
De l’autre, une réforme courageuse, inclusive et juste peut devenir le fondement d’une paix durable et d’un développement partagé.

Les communautés du sud ne demandent pas la faveur.
Elles demandent la justice : la reconnaissance de leurs droits, la protection de leurs terres, la possibilité de vivre et de prospérer sur le sol de leurs ancêtres.

Comme l’ont écrit des centaines de propriétaires terriens de la vallée : « L’accaparement des terres contre la volonté des communautés d’agriculteurs constitue actuellement une véritable bombe sociale à retardement. »
Il est encore temps de désamorcer cette bombe. Mais cela exige que le gouvernement cesse de faire la sourde oreille, qu’il écoute les cris étouffés du sud, et qu’il agisse avec la détermination que requièrent la dignité humaine, la survie économique et la paix sociale.
Vivre ensemble dans l’harmonie n’est pas un slogan.
C’est un choix politique.
Et ce choix commence par la terre.
Pour aller plus loin
Rapport de la Banque mondiale : « Contributions à l’Amélioration de la politique foncière en Mauritanie » (2017)
Plateforme nationale multi-acteurs : Plan d’action sur les femmes et les jeunes (FAO, 2024)
Analyse critique : « Racisme économique et accaparement des terres en Mauritanie » (Kassataya, 2025)
Mobilisations citoyennes : « Propriété foncière en Mauritanie : les communautés du Fleuve Sénégal réclament justice »

© Abdoulaziz DEME
Le 01 Octobre 2026

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