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Discrimination positive en Mauritanie : opportunité ou opportunisme ?

DISCRIMINATION POSITIVE : OPPORTUNITÉ OU OPPORTUNISME ? LE NOUVEAU COMBAT DE LA JEUNESSE HARATINE

Analyse de Sneiba Mohamed sur la discrimination positive en Mauritanie : instrument de réparation historique ou risque de dérive identitaire pour la jeunesse haratine ?

En Mauritanie, le débat sur la question haratine franchit une nouvelle étape : la jeunesse porte désormais le combat de la discrimination positive. Entre légitime réparation des séquelles de l’esclavage et risques de dérive opportuniste, l’analyste politique Sneiba Mohamed interroge la frontière étroite entre justice sociale, méritocratie et logique de rente identitaire.

DISCRIMINATION POSITIVE : OPPORTUNITE OU OPPORTUNISME ? LE NOUVEAU COMBAT DE LA JEUNESSE HARATINE

La question haratine revient avec insistance dans le débat public mauritanien, mais elle semble désormais prendre une nouvelle tournure. Après avoir longtemps revendiqué la reconnaissance de l’esclavage comme une réalité historique, la lutte contre ses séquelles et l’égalité devant la loi, une partie de la jeunesse haratine porte aujourd’hui un nouveau combat : celui de la discrimination positive.
L’idée peut paraître séduisante. Elle repose sur un constat difficilement contestable : une égalité purement juridique ne suffit pas toujours à produire une égalité réelle lorsque des générations entières ont été marquées par l’exclusion, la pauvreté, l’ignorance ou l’absence d’accès aux mêmes opportunités.
Mais c’est précisément là que commence le débat. Car entre corriger une injustice historique et institutionnaliser une différence de traitement, la frontière est étroite. La discrimination positive peut être un puissant instrument de réparation. Elle peut aussi devenir, si elle est mal conçue, une source nouvelle d’injustice, de ressentiment et surtout d’opportunisme.

REPARER L’HISTOIRE SANS FABRIQUER DES INJUSTICES

La Mauritanie ne peut pas faire l’économie de son histoire. Les séquelles de l’esclavage ne disparaissent pas par décret. Elles peuvent survivre dans les mentalités, dans les structures sociales, dans les niveaux d’instruction, dans l’accès à la propriété, dans les réseaux économiques et parfois dans les trajectoires professionnelles.
Faire comme si tous les citoyens partaient du même point de départ serait donc une forme de déni. Mais reconnaître les inégalités historiques ne signifie pas nécessairement que toute personne appartenant à une catégorie historiquement défavorisée doit bénéficier automatiquement d’un avantage sur une autre.
C’est là que le concept de discrimination positive devient problématique.
La justice ne consiste pas simplement à donner davantage à ceux qui ont moins. Elle consiste aussi à déterminer pourquoi ils ont moins, de combien ils ont moins et comment réduire durablement cet écart.
Une politique publique sérieuse devrait donc s’attaquer aux causes profondes de l’exclusion : l’analphabétisme, le décrochage scolaire, la pauvreté, l’absence de qualification professionnelle, l’accès limité au crédit, les discriminations dans certains secteurs et les mécanismes sociaux qui entretiennent la marginalisation.
Si l’on se contente de réserver des postes, des fonctions ou des avantages en fonction de l’appartenance communautaire supposée, on risque de traiter les conséquences sans traiter les causes.

LE PIEGE DE L’IDENTITE COMME PASSEPORT SOCIAL

Il existe un autre danger, plus subtil : transformer l’identité en capital.
Dans une société où certaines appartenances peuvent ouvrir des portes, la tentation est grande de faire de la revendication identitaire un véritable passeport social.
C’est ici que la discrimination positive peut devenir un couteau à double tranchant.
Destinée à réparer, elle peut progressivement créer une logique de rente. Destinée à donner une chance à ceux qui en ont été privés, elle peut finir par consacrer l’idée selon laquelle l’appartenance à une catégorie suffit à justifier un avantage.
Le risque est alors de voir émerger une nouvelle génération de militants pour lesquels la revendication sociale devient moins un moyen de transformer la société qu’un instrument d’accès aux postes, aux nominations et aux privilèges.
Il ne faudrait pas que la lutte légitime contre l’exclusion se transforme en compétition pour la distribution des quotas. Ce serait une contradiction profonde. Car si l’objectif est de construire une société fondée sur la citoyenneté, il serait paradoxal de renforcer, au nom de la réparation, les catégories identitaires que l’on cherche précisément à dépasser.

LA JEUNESSE HARATINE ENTRE REVENDICATION LEGITIME ET TENTATION OPPORTUNISTE

La jeunesse haratine a incontestablement des raisons de demander davantage de justice sociale. Elle a également le droit de questionner les mécanismes de reproduction des inégalités et d’exiger que l’État garantisse l’égalité des chances. Mais une revendication juste ne devient pas automatiquement juste dans toutes ses modalités. Il faut donc distinguer la demande de justice de la demande de privilège. Cette distinction est fondamentale.
Revendiquer une meilleure représentation dans l’administration, l’armée, les entreprises publiques, les universités ou les institutions économiques peut être légitime si l’on démontre l’existence d’un déséquilibre structurel et si l’objectif est de corriger une inégalité réelle. En revanche, considérer que tout poste doit revenir prioritairement à une personne en raison de son appartenance à une communauté donnée revient à substituer une discrimination à une autre.
Le mérite ne peut pas être sacrifié sur l’autel de la réparation. Mais le mérite, lui-même, ne doit pas servir de prétexte pour maintenir les inégalités. Voilà toute la difficulté.

LE MERITE SANS L’EGALITE DES CHANCES N’EST QU’UN SLOGAN

On entend souvent dire qu’il faut simplement « recruter au mérite ». Encore faut-il que tous aient eu les mêmes possibilités de construire ce mérite. Un enfant qui grandit dans une famille pauvre, sans accès convenable à l’éducation, sans bibliothèque, sans connexion, sans encadrement scolaire et sans réseau social ne dispose pas nécessairement des mêmes armes qu’un autre enfant bénéficiant de toutes ces ressources. Comparer ensuite leurs résultats en affirmant que « le meilleur doit gagner » peut donner une apparence d’équité à une compétition profondément déséquilibrée. C’est pourquoi la véritable discrimination positive devrait commencer beaucoup plus tôt que la nomination à un poste.
Elle devrait commencer à l’école. Elle devrait passer par les bourses, les internats, la formation professionnelle, l’accès aux universités, l’apprentissage des métiers, le financement des projets, l’accompagnement des entrepreneurs et la lutte contre le décrochage scolaire. Autrement dit : il faut produire les conditions du mérite avant de mesurer le mérite. C’est probablement la forme la plus intelligente de discrimination positive.

DE LA REPARATION A L’EMANCIPATION

Une politique publique destinée aux populations historiquement défavorisées ne devrait pas avoir pour objectif de fabriquer des bénéficiaires permanents. Elle devrait fabriquer des citoyens autonomes. La nuance est essentielle.
Si la discrimination positive permet à une génération de franchir un obstacle historique, elle peut être défendable. Mais si elle devient un mécanisme permanent de distribution de positions, elle risque de créer une dépendance politique et sociale. Le véritable succès d’une politique de réparation serait précisément de devenir progressivement inutile. Une société véritablement inclusive est celle dans laquelle les jeunes Haratines n’ont plus besoin de demander qu’on leur réserve une place parce que leur formation, leurs compétences et leur réussite leur permettent d’accéder naturellement à toutes les positions.
La meilleure réparation n’est donc pas nécessairement le quota. C’est l’émancipation.

L’ETAT DOIT COMBATTRE L’EXCLUSION, PAS ORGANISER LES COMMUNAUTES

Il appartient à l’État de garantir l’égalité devant la loi et de lutter contre toutes les formes de discrimination. Mais il doit également éviter de transformer les appartenances sociales en critères permanents de gestion publique.
La question haratine ne devrait pas être traitée uniquement comme une question communautaire. Elle est aussi une question nationale : celle de la pauvreté, de l’éducation, de la mobilité sociale, de la justice et de la citoyenneté. Réduire le problème à la seule distribution des postes serait une erreur. De même, nier l’existence des séquelles de l’esclavage serait une faute. Entre ces deux extrêmes se trouve probablement la voie la plus exigeante : reconnaître les injustices historiques, corriger les déséquilibres réels, mais préserver l’idée d’une citoyenneté commune.
La Mauritanie ne gagnerait rien à remplacer une hiérarchie sociale ancienne par une nouvelle compétition des identités. Elle gagnerait beaucoup, en revanche, à construire une école qui donne les mêmes chances, une administration qui recrute avec transparence, une économie qui récompense la compétence et un État qui protège ceux qui sont réellement vulnérables.
La discrimination positive peut donc être une opportunité, à condition qu’elle soit conçue comme un pont vers l’égalité, et non comme une nouvelle rente. Car le danger commence lorsque la réparation cesse d’être un moyen pour devenir une fin. Et c’est précisément à cet endroit que l’opportunité peut se transformer en opportunisme.

Sneiba Mohamed, journaliste, analyste politique

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