Opinion : La ville mauritanienne doit aussi raconter toutes ses mémoires !
Opinion : La ville mauritanienne doit aussi raconter toutes ses mémoires !
La toponymie urbaine en Mauritanie n’est pas un détail. Elle dit qui a eu le pouvoir de nommer, quelles langues ont été reconnues, et quels mémoires ont été rendues visibles dans l’espace public.
Quand on observe les noms des quartiers, des rues et des secteurs, on comprend vite qu’ils ne sont pas seulement des repères pratiques: ils sont aussi des marqueurs de domination symbolique, de continuité historique et de rapport à l’identité collective.
Depuis des décennies, la ville mauritanienne s’est développée dans un contexte où le hassaniyya, l’arabe et les références socioculturelles des groupes les plus visibles dans l’administration et dans l’espace urbain ont fortement influencé la nomination des lieux. Cela s’explique par l’histoire du pays, par la rapidité de l’urbanisation, mais aussi par la manière dont les institutions ont accompagné ou parfois laissé faire la fabrication des noms.
Les quartiers ont été baptisés selon des usages locaux, des repères du terrain, des mots du quotidien, des souvenirs partagés, parfois aussi selon des logiques administratives ou politiques. Résultat: une ville qui parle souvent la langue des plus puissants du moment.
Mais faut-il pour autant considérer cette situation comme naturelle? Certainement pas.
Une ville n’est jamais neutre. Elle reflète toujours des équilibres de pouvoir.
Lorsque les noms publics donnent une place quasi exclusive à certaines références culturelles, ils finissent par produire une forme d’invisibilité pour d’autres composantes de la nation.
Or la Mauritanie n’est pas une société univoque.
Elle est composée de mémoires, de langues, d’histoires et de sensibilités multiples. Les communautés noires africaines font pleinement partie de cette réalité nationale. Pourtant, leur présence historique et culturelle reste insuffisamment inscrite dans le paysage toponymique urbain.
Ce constat ne relève pas d’une polémique identitaire.
Il relève d’une exigence démocratique. Une société qui souhaite construire une citoyenneté équilibrée doit accepter que l’espace public soit un espace de reconnaissance partagée. Nommer un quartier, une avenue ou un carrefour n’est pas un geste anodin. C’est un acte de mémoire. C’est à dire à une partie de la population: votre histoire compte, votre langue compte, votre contribution compte.
À l’inverse, l’absence répétée de certaines références envoie un message silencieux mais puissant: certaines mémoires seraient plus légitimes que d’autres.
Il ne s’agit pas de remplacer un récit par un autre, ni de fabriquer une concurrence artificielle entre identités.
Il s’agit d’élargir le regard.
La ville mauritanienne doit pouvoir raconter l’ensemble de ses héritages: hassanophones, arabes, soninké, pulaar, wolof, bambara, et plus largement toutes les strates qui composent le pays réel.
Une toponymie plus inclusive ne menace pas l’unité nationale.
Au contraire, elle la renforce en rendant visible ce qui existe déjà dans la société.
Il est temps d’assumer une politique de mémoire plus ouverte.
Les autorités locales, les collectivités, les urbanistes, les intellectuels et les acteurs culturels devraient réfléchir à une toponymie plus représentative.
Cela ne signifie pas effacer l’existant, mais compléter, corriger, équilibrer.
On peut imaginer des rues, des places, des quartiers et des équipements publics portant des noms de figures nationales issues de toutes les composantes du pays, de femmes et d’hommes qui ont marqué l’éducation, la résistance, la culture, la foi, la solidarité et le service public.
La question n’est donc pas seulement: pourquoi les noms de quartiers sont-ils ainsi ?
La vraie question est: quelle Mauritanie voulons-nous faire apparaître dans l’espace commun ?
Une Mauritanie fermée sur une mémoire dominante, ou une Mauritanie capable de reconnaître la pluralité de ses héritages ?
La réponse à cette question dira beaucoup de notre maturité politique.
Une ville juste n’est pas seulement une ville où l’on circule facilement. C’est une ville où chacun peut se reconnaître dans les noms qu’il lit chaque jour.
C’est une ville qui ne confisque pas la mémoire. C’est une ville qui accepte de devenir le miroir fidèle de sa propre diversité.
Abdoulaziz DEME simple observateur politique
Le 28 juillet 2026



